{"id":147,"date":"2012-10-06T14:39:16","date_gmt":"2012-10-06T12:39:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/?p=147"},"modified":"2012-10-06T14:39:16","modified_gmt":"2012-10-06T12:39:16","slug":"du-penser-pour-lautre-au-penser-avec-lautre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/2012\/10\/06\/du-penser-pour-lautre-au-penser-avec-lautre\/","title":{"rendered":"Du penser pour l&rsquo;autre, au penser avec l&rsquo;autre"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/Fragilite-Carte-0911_2001.jpg\" data-rel=\"lightbox-image-0\" data-rl_title=\"\" data-rl_caption=\"\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-150\" title=\"\" src=\"http:\/\/www.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/Fragilite-Carte-0911_2001.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a>Ce texte est ma participation \u00e0 l&rsquo;ouvrage <em>Tous fragiles, tous humains<\/em>, publi\u00e9 par les \u00e9ditions Albin Michel en 2011. Voir aussi <a href=\"http:\/\/fragilites-interdites.org\/\" target=\"_blank\">http:\/\/fragilites-interdites.org<\/a><\/p>\n<p>Pour comprendre la fragilit\u00e9, il faut un engagement. Il faut cesser de vouloir \u00eatre neutre, purement objectif. L\u2019engagement, c\u2019est l\u2019implication, la passion\u00a0; c\u2019est ce qui na\u00eet du mouvement int\u00e9rieur, l\u2019\u00e9lan qui, s\u2019il est durable, devient une fid\u00e9lit\u00e9, un attachement fort \u00e0 une valeur, \u00e0 des personnes ou \u00e0 un groupe de personnes.<\/p>\n<p><strong>Une d\u00e9marche nouvelle<\/strong><\/p>\n<p>Face au vieillissement, au handicap, aux souffrances psychiques ou \u00e0 la grande pauvret\u00e9, nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales modernes mesurent leur degr\u00e9 d\u2019inhumanit\u00e9. Quand notre civilisation occidentale a le sentiment de ne plus ma\u00eetriser et d\u2019\u00eatre devant l\u2019incertain, elle ne sait pas comment faire, comment penser, comment \u00eatre. Les personnes qui vivent ces situations extr\u00eames soul\u00e8vent chez chacun de nous un mouvement profond, entre rejet et besoin de comprendre et de se lier\u00a0; mais dans le m\u00eame temps, elles sont trait\u00e9es par notre culture et nos organisations comme des probl\u00e8mes confi\u00e9s \u00e0 des sp\u00e9cialistes qui sont pri\u00e9s de les r\u00e9soudre hors de notre vue. Erasme l\u2019une des figures du nouvel humanisme de notre \u00e8re moderne fut aussi le premier \u00e0 vouloir rationaliser la question de la mis\u00e8re en sugg\u00e9rant l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 et du vagabondage, et la cr\u00e9ation de maisons de travail forc\u00e9. Les autorit\u00e9s de certaines villes d\u2019Europe commenc\u00e8rent \u00e0 marquer au fer rouge les contrevenants et parfois m\u00eame aussi ceux qui les h\u00e9bergaient<a href=\"#sdfootnote1sym\" name=\"sdfootnote1anc\"><\/a><sup>1<\/sup>. En se lib\u00e9rant de l\u2019id\u00e9e d\u2019un monde enti\u00e8rement expliqu\u00e9 par Dieu, les hommes \u2013 quelques hommes en fait \u2013 ont d\u00e9velopp\u00e9 le vertige de la ma\u00eetrise\u00a0: ma\u00eetrise des choses, de la nature et aussi des autres hommes, pouvant aller jusqu\u2019\u00e0 la destruction. Pouvons-nous d\u00e9passer ce r\u00eave d\u2019\u00eatre ma\u00eetre de tout, et apprendre non plus \u00e0 ma\u00eetriser mais \u00e0 vivre avec la nature et avec les autres hommes\u00a0?<!--more--><\/p>\n<p>En effet, quand notre civilisation voit les plus pauvres ou les plus fragiles comme des probl\u00e8mes \u00e0 r\u00e9gler, niant la complexit\u00e9 de leur \u00eatre et de leurs relations avec nous, elle nie leur humanit\u00e9 m\u00eame et les fait taire. La recherche d\u2019efficacit\u00e9 contre la mis\u00e8re en est souvent la cause. Faire \u00e9merger la pens\u00e9e, les aspirations, les strat\u00e9gies que d\u00e9veloppent les plus pauvres comme source d\u2019une nouvelle connaissance, d\u2019une nouvelle action collective et d\u2019un nouveau projet de civilisation, voil\u00e0 la cl\u00e9 qu\u2019ATD Quart Monde propose.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable d\u00e9fi est de reconna\u00eetre que les professionnels ou scientifiques ext\u00e9rieurs \u00e0 cette exp\u00e9rience de fragilit\u00e9 extr\u00eame ne peuvent pas conna\u00eetre r\u00e9ellement cette r\u00e9alit\u00e9 humaine. La connaissance objective qui appr\u00e9hende les personnes comme objet d\u2019analyse n\u2019y suffit pas. Edgar Morin d\u00e9crit la connaissance intersubjective en disant qu\u2019on ne comprend pas un enfant qui pleure en mesurant la salinit\u00e9 de ses larmes mais en se souvenant de ses pleurs d\u2019enfants.<\/p>\n<p>La compr\u00e9hension humaine des personnes qui vivent la grande pauvret\u00e9, le handicap ou la maladie mentale se heurte \u00e0 une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 radicale\u00a0: je n\u2019ai pas l\u2019exp\u00e9rience de la mis\u00e8re, je ne pouvais pas comprendre ma m\u00e8re dans ses derni\u00e8res semaines de vie, en tout cas je ne pouvais pas comprendre seul, comprendre sans sa contribution \u00e0 elle. Cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 radicale, nos soci\u00e9t\u00e9s tentent de la cacher. Elles s\u2019organisent pour que n\u2019ait pas lieu la rencontre qui permettrait de voir dans les yeux de l\u2019autre les questions qu\u2019il porte, et d\u2019inventer la vie humaine avec la grande pauvret\u00e9, avec le handicap ou encore avec la souffrance psychique et les difficult\u00e9s d\u2019adaptation. Ou alors elle est simplifi\u00e9e par un \u00ab\u00a0se mettre \u00e0 la place de l\u2019autre\u00a0\u00bb qui peut sans le vouloir \u00eatre violent. \u00c0 se mettre \u00e0 la place de l\u2019autre, on peut vite parler et penser \u00e0 sa place, l\u2019emp\u00eacher de dire, de penser et d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>C\u2019est la question cl\u00e9 d\u2019ATD Quart Monde que de prendre conscience que nous ne pouvons pas conna\u00eetre pleinement le monde sans les tr\u00e8s pauvres et que cela appelle \u00e0 une d\u00e9marche nouvelle, de croisement des savoirs. Voici ce que disait Joseph Wresinski, son fondateur, devant le comit\u00e9 pauvret\u00e9 du congr\u00e8s mondial de sociologie\u00a0: \u00ab\u00a0 Les questions que notre Mouvement se pose sont les suivantes\u00a0: de quelle connaissance ont besoin les plus pauvres\u00a0? De quelle connaissance ont besoin des \u00e9quipes d&rsquo;action\u00a0? Et de quelle connaissance ont besoin nos soci\u00e9t\u00e9s pour combattre efficacement la pauvret\u00e9 et l&rsquo;exclusion ? Le probl\u00e8me de fond que nous avons mal reconnu est que la connaissance universitaire de la pauvret\u00e9 et de l&rsquo;exclusion &#8211; comme de toute autre r\u00e9alit\u00e9 humaine d&rsquo;ailleurs &#8211; est partielle. Nous n&rsquo;avons pas dit, ni compris nous-m\u00eames, qu&rsquo;elle ne peut \u00eatre qu&rsquo;une connaissance indirecte et informative, qu&rsquo;il lui manque la prise sur le r\u00e9el et par l\u00e0 qu&rsquo;il lui manque ce qui rend la connaissance mobilisatrice et provocatrice d&rsquo;action\u00a0: la connaissance que poss\u00e8dent les pauvres, les exclus qui vivent, de l&rsquo;int\u00e9rieur, \u00e0 la fois la r\u00e9alit\u00e9 de leur condition et la r\u00e9alit\u00e9 du monde qui la leur impose\u00a0; et la connaissance de ceux qui agissent, parmi et avec les victimes dans les zones de grande pauvret\u00e9 et d&rsquo;exclusion. Leur savoir et leur r\u00e9flexion ne portent pas seulement sur leur situation v\u00e9cue, mais aussi sur le monde environnant qui la leur fait vivre, sur ce qu&rsquo;est ce monde-l\u00e0, et sur ce qu&rsquo;il devrait \u00eatre pour ne plus exclure les plus faibles. Ceux qui pensent que les hommes totalement paup\u00e9ris\u00e9s sont apathiques et que, par cons\u00e9quent, ils ne r\u00e9fl\u00e9chissent pas, qu&rsquo;ils s&rsquo;installent dans la d\u00e9pendance ou dans le seul effort de survivre au jour le jour, ceux-l\u00e0 se trompent lourdement. Ils ignorent les inventions d&rsquo;autod\u00e9fense dont les plus pauvres sont capables pour \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;influence de ceux dont ils d\u00e9pendent, pour sauvegarder une existence propre, soigneusement cach\u00e9e derri\u00e8re la vie qu&rsquo;ils \u00e9talent en guise de rideau ; derri\u00e8re la vie qu&rsquo;ils jouent pour faire illusion au regard ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Mais d\u00e9ranger les plus pauvres dans leur pens\u00e9e, en les utilisant comme informateurs, au lieu de les encourager \u00e0 d\u00e9velopper leur r\u00e9flexion propre en acte r\u00e9ellement autonome, c&rsquo;est les asservir. Ce sont les familles les plus pauvres elles-m\u00eames qui nous ont appris que ne leur parler que de leurs besoins, les r\u00e9duire en quelque sorte aux \u00ab\u00a0indicateurs sociaux\u00a0\u00bb qui les caract\u00e9risent au regard de la recherche scientifique, sans les aider \u00e0 comprendre leur histoire ni leur personnalit\u00e9 communes, c&rsquo;est encore une mani\u00e8re de les enfermer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Par contre si les premiers int\u00e9ress\u00e9s, les acteurs qui veulent s\u2019engager \u00e0 leur cot\u00e9, les scientifiques, acceptent de partager leur qu\u00eate de comprendre, il y a un espoir pour sortir du d\u00e9sesp\u00e9rant \u00ab\u00a0chacun sa v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb postmoderne, et du paternalisme \u00e9pist\u00e9mologique du \u00ab\u00a0penser pour l\u2019autre\u00a0\u00bb, source de tant de violences. La violence na\u00eet quand quelqu\u2019un pense \u00e0 ma place, et du coup ce que j\u2019ai de plus intime est envahi et emp\u00each\u00e9 par un autre. Aux c\u00f4t\u00e9s de la rationalit\u00e9 substantielle du \u00ab\u00a0donc\u00a0\u00bb, de la rationalit\u00e9 limit\u00e9e ou proc\u00e9durale dans l\u2019action, les plus isol\u00e9s de l\u2019humanit\u00e9 nous poussent \u00e0 inventer une rationalit\u00e9 du \u00ab\u00a0bien penser avec l\u2019autre\u00a0\u00bb, y compris le plus fragile.<\/p>\n<p><strong>Chercher \u00e0 comprendre plus que comprendre<\/strong><\/p>\n<p>Mais pourquoi la personne tr\u00e8s pauvre, handicap\u00e9e ou \u00e2g\u00e9e partagerait-elle avec un autre les questions existentielles qu\u2019elle se pose, si elle pense qu\u2019il la laissera au milieu du chemin dans sa travers\u00e9e de la nuit\u00a0? Il appara\u00eet que le processus de rencontre des savoirs dans ces syst\u00e8mes asym\u00e9triques se cr\u00e9\u00e9 moins dans un choc des savoirs et des logiques que dans une rencontre des questions et paradoxes existentiels. La rencontre peut se produire quand on cherche \u00e0 comprendre, davantage que lorsque l\u2019on comprend, ou que l\u2019on croit comprendre. Or les questions que se posent les plus fragiles d\u2019entre nous, sont trop fortes, elles font souvent peur, et mettent \u00e0 mal l\u2019engagement des autres envers eux. Et nous tuons ces questions tant que nous n\u2019acceptons pas de r\u00e9pondre\u00a0: \u00ab Nous non plus, nous ne comprenons pas\u00a0: cherchons ensemble\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La rationalit\u00e9 \u00e0 construire qui permettrait aux uns et aux autres de prendre ce risque de bien penser ensemble, contient, d\u2019apr\u00e8s notre exp\u00e9rience, au moins trois postulats. Un postulat d\u2019efficience\u00a0: si les \u00ab\u00a0premiers int\u00e9ress\u00e9s\u00a0\u00bb, les praticiens et les chercheurs s\u2019engagent dans une d\u00e9marche de connaissance c\u2019est qu\u2019ils partagent l\u2019intention de chercher \u00e0 changer l\u2019avenir pour que les humains ne vivent plus des souffrances \u00e9vitables. Un postulat de reconnaissance et d\u2019interd\u00e9pendance\u00a0de nos d\u00e9marches de recherche : si les plus fragiles se savent d\u00e9pendants des autres, les chercheurs et praticiens doivent accepter d\u2019\u00eatre eux aussi d\u00e9pendants des premiers pour comprendre et agir. Il y a enfin un postulat d\u2019engagement inconditionnel les uns envers les autres\u00a0: seule cette s\u00e9curit\u00e9 permet aux plus fragiles de partager leurs questions essentielles pour tous, de refuser que leur subjectivit\u00e9 soit \u00ab\u00a0hors sujet\u00a0\u00bb, et de nous entra\u00eener chacun \u00e0 assumer notre propre subjectivit\u00e9 avec sa responsabilit\u00e9 illimit\u00e9e face au visage de l\u2019autre, comme l\u2019\u00e9crit Emmanuel Levinas, qui fait na\u00eetre en moi le risque \u00ab\u00a0d\u2019occuper la place d\u2019un autre et ainsi concr\u00e8tement de l\u2019exiler \u00e0 la condition mis\u00e9rable dans quelque \u00ab\u00a0tiers\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0quart\u00a0\u00bb monde, de le tuer<a href=\"#sdfootnote2sym\" name=\"sdfootnote2anc\"><\/a><sup>2<\/sup>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Le risque de la violence<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019exiler, le tuer\u00a0\u00bb, dit Levinas. Il existe en effet une violence \u00e0 penser pour l\u2019autre. R\u00e9cemment, j\u2019ai t\u00e9moign\u00e9 en cour d\u2019appel de Dijon en Assises en faveur de Fatia Benzioua, une m\u00e8re qui \u00e9tait jug\u00e9e pour avoir bless\u00e9 d\u2019un coup de couteau le juge pour enfant qui venait de prolonger le placement de son fils. J\u2019avais appris par la radio, un matin de juin 2007, son inculpation. Bien qu\u2019horrifi\u00e9, je n\u2019ai pu m\u2019emp\u00eacher alors de penser \u00e0 tous ces parents connus d\u2019ATD Quart-Monde, si souvent au bord de la crise de nerfs dans le bureau des juges pour enfant. Incompr\u00e9hension entre deux mondes\u00a0: celui de l\u2019institution judiciaire qui doit chercher la meilleure d\u00e9cision pour l\u2019enfant, celui de ces p\u00e8res et m\u00e8res qui vivent le placement de leurs enfants comme une agression, une remise en cause radicale de leur parentalit\u00e9.<\/p>\n<p>Condamn\u00e9e \u00e0 treize ans de prison, Mme Benzioua a fait appel de la d\u00e9cision. Nous avons \u00e9chang\u00e9 des courriers. Elle exprimait ses regrets, sa solitude et toujours son refus visc\u00e9ral de voir sa famille d\u00e9truite. Avec Laurence d\u2019Harcourt, militante d\u2019ATD Quart Monde, elle-m\u00eame juge pour enfant, nous avons demand\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner au proc\u00e8s en appel. Nous n\u2019avons pas minimis\u00e9 la responsabilit\u00e9 de Mme Benzioua, mais tent\u00e9 de nous faire les porte-parole du d\u00e9sespoir qu\u2019un tel acte refl\u00e8te. Le juge s\u2019appuie sur le dossier r\u00e9alis\u00e9 par les travailleurs sociaux. Or, lorsque les parents ne s\u2019y reconnaissent pas, ils ont beaucoup de mal \u00e0 faire valoir leur point de vue\u00a0; ils sont rarement assist\u00e9s d\u2019un avocat. De ce fait, le principe du d\u00e9bat contradictoire, base de toute d\u00e9cision judiciaire, n\u2019est pas vraiment respect\u00e9. Et le sentiment de n\u2019\u00eatre ni entendu ni compris se mue en r\u00e9volte. Le proc\u00e8s en appel n\u2019a pas diminu\u00e9 la peine&#8230; Nous n\u2019avons pas r\u00e9ussi \u00e0 montrer que le geste insens\u00e9 de Mme Benzioua pouvait trouver sa source dans la violence insens\u00e9e que notre soci\u00e9t\u00e9 fait subir aux plus pauvres. Tout se passe comme si la s\u00e9curit\u00e9 al\u00e9atoire des portiques de d\u00e9tection \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des tribunaux \u00e9tait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 celle, bien plus s\u00fbre, \u00e9manant de la volont\u00e9 partag\u00e9e d\u2019apprendre \u00e0 se comprendre.<\/p>\n<p><strong>La libert\u00e9\u00a0: ne pas utiliser la fragilit\u00e9 de l\u2019autre.<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9couvert r\u00e9cemment le philosophe Alexandre Jollien et son \u00c9loge de la faiblesse<a href=\"#sdfootnote3sym\" name=\"sdfootnote3anc\"><\/a><sup>3<\/sup>\u00a0. Sa faiblesse \u00e0 lui m\u2019a accompagn\u00e9 toute mon enfance car il est IMC, infirme moteur c\u00e9r\u00e9bral, une situation que mon p\u00e8re m\u00e9decin hospitalier, Guy Tardieu, a d\u00e9crite avant de se battre pour prouver l\u2019intelligence des IMC et inventer des m\u00e9thodes de r\u00e9\u00e9ducation. Toute mon enfance, des personnes IMC \u00e9taient parmi nous, venaient d\u00eener \u00e0 la maison, et toutes les f\u00eates, mon fr\u00e8re et moi allions les passer dans le service de mon p\u00e8re et nous \u00e9tions les seuls valides &#8211; anormaux parmi tous les autres\u00a0? Cela a peut \u00eatre \u00e9veill\u00e9 chez moi une sensibilit\u00e9 et un attachement aux personnes que les autres ne savent plus reconna\u00eetre. Une des remarques d\u2019Alexandre Jollien me para\u00eet d\u00e9terminante et rejoint profond\u00e9ment ce que j\u2019ai pu apprendre de Joseph Wresinski ou des personnes tr\u00e8s d\u00e9munies que j\u2019ai fr\u00e9quent\u00e9es. Elle touche \u00e0 la libert\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Mon incapacit\u00e9 \u00e0 atteindre une parfaite autonomie me montre quotidiennement la grandeur de l&rsquo;homme. Au c\u0153ur de ma faiblesse, je peux appr\u00e9cier le cadeau de la pr\u00e9sence de l&rsquo;autre et \u00e0 mon tour, j&rsquo;essaie avec mes moyens de leur offrir mon humble et fragile pr\u00e9sence. L&rsquo;individu faible ne repr\u00e9sente pas n\u00e9cessairement un poids pour l&rsquo;autre. Chacun dispose librement de sa faiblesse, libre \u00e0 lui d&rsquo;en user judicieusement<a href=\"#sdfootnote4sym\" name=\"sdfootnote4anc\"><\/a><sup>4<\/sup>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Entre l\u2019humilit\u00e9 et l\u2019humiliation, du sublime au pire, il n\u2019y a qu\u2019une diff\u00e9rence, la libert\u00e9. Prenons garde \u00e0 ne jamais nous f\u00e9liciter de la faiblesse de l\u2019autre, de la fragilit\u00e9 de l\u2019autre, de la pauvret\u00e9 de l\u2019autre. Prenons garde de ne jamais oublier que la fragilit\u00e9 est une souffrance. Si la personne fait le chemin de profond\u00e9ment assumer sa situation, d\u2019assumer le r\u00e9el, alors elle traverse sa faiblesse et sa fragilit\u00e9 et nous offre un tr\u00e8s grand cadeau, le courage de voir l\u2019humain en face. Mais quand nous transformons les personnes d\u00e9favoris\u00e9es en personnes ressources, quand nous pensons que leur t\u00e9moignage peut faire bouger les choses, qu\u2019il est capable de nous \u00e9mouvoir, nous risquons sans cesse l\u2019instrumentalisation de la souffrance et de la fragilit\u00e9 de l\u2019autre et nous faisons alors le pire. Si les personnes qui traversent la fragilit\u00e9 veulent parler, crier, t\u00e9moigner, lutter, ne les assignons pas \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 nos questions. Laissons-les librement disposer judicieusement de ces fragilit\u00e9s.<\/p>\n<p>La fragilit\u00e9 ne doit pas \u00eatre interdite. Mais, elle ne doit pas \u00eatre v\u00e9n\u00e9r\u00e9e, id\u00e9alis\u00e9e ni \u00ab\u00a0romanticis\u00e9e\u00a0\u00bb. La mis\u00e8re, le handicap sont des souffrances terribles. Le courage de ne pas les nier, d\u2019y faire face, voil\u00e0 ce que nous devons valoriser. Car notre soci\u00e9t\u00e9 nie la mort, nie la fragilit\u00e9, et joue les tout-puissant. La fragilit\u00e9 est, apprenons \u00e0 vivre avec elle.<\/p>\n<div id=\"sdfootnote1\">\n<p>1<span style=\"font-family: Garamond,serif\"><span style=\"font-size: x-small\"> Henri Van Rijn, Projet Fonto, recueillir l\u2019histoire des plus pauvres en Europe. www.atd-quartmonde.org\/europe\/fonto.htm<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote2\">\n<p><a href=\"#sdfootnote2anc\" name=\"sdfootnote2sym\"><\/a>2 Emmanuel Levinas, <em>De l\u2019Un \u00e0 l\u2019Autre. Entre nous. Essais sur le penser-\u00e0-l\u2019autre<\/em>, Grasset, 1998, p. 155-160.<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote3\">\n<p><a href=\"#sdfootnote3anc\" name=\"sdfootnote3sym\"><\/a>3 Alexandre Jollien, <em>\u00c9loge de la faiblesse<\/em>, Le Cerf, 1999.<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote4\">\n<p><a href=\"#sdfootnote4anc\" name=\"sdfootnote4sym\"><\/a>4 <em>Ibid<\/em>.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte est ma participation \u00e0 l&rsquo;ouvrage Tous fragiles, tous humains, publi\u00e9 par les \u00e9ditions Albin Michel en 2011. Voir aussi http:\/\/fragilites-interdites.org Pour comprendre la fragilit\u00e9, il faut un engagement. Il faut cesser de vouloir \u00eatre neutre, purement objectif. L\u2019engagement, &hellip; <a href=\"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/2012\/10\/06\/du-penser-pour-lautre-au-penser-avec-lautre\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"class_list":["post-147","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles-de-presse-et-extraits-douvrages"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=147"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=147"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=147"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=147"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}