{"id":252,"date":"2015-08-20T06:12:24","date_gmt":"2015-08-20T06:12:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/?p=252"},"modified":"2015-08-20T06:12:24","modified_gmt":"2015-08-20T06:12:24","slug":"quand-un-peuple-parle-extrait-n-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/2015\/08\/20\/quand-un-peuple-parle-extrait-n-4\/","title":{"rendered":"Quand un peuple parle &#8212; extrait N\u00b0 4"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\">Quand un peuple parle<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">ATD Quart Monde, un combat radical contre la mis\u00e8re<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">Bruno Tardieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">Edition La D\u00e9couverte. Sortie le 3 Septembre 2015<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">extrait N\u00b0 4<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">\n<p>Les pauvres, fauteurs de violence\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lors d\u2019une conf\u00e9rence \u00e0 Boston, en 1996, Elliot Mishler, professeur de psychologie \u00e0 Harvard, m\u2019a questionn\u00e9 sur le fait que je n\u2019avais pas \u00e9voqu\u00e9 une seule fois la violence dans mes propos. Je fus saisi par sa remarque, et je me d\u00e9fendis en disant que j\u2019avais reconnu la mis\u00e8re comme une violation des droits de l\u2019homme. Ma r\u00e9action int\u00e9rieure imm\u00e9diate \u00e9tait autre\u00a0: une r\u00e9ticence. Lier mis\u00e8re et violence produit un effet imm\u00e9diat\u00a0: oui, \u00ab\u00a0ils\u00a0\u00bb sont violents, d\u2019ailleurs il ne faut pas aller dans tel quartier, c\u2019est dangereux. \u00ab\u00a0Je ne veux pas que vous parliez de votre action aux enfants du lyc\u00e9e fran\u00e7ais, car je me dois de les prot\u00e9ger de tout ce qui est sexe, drogue et violence.\u00a0\u00bb Cette r\u00e9ponse d\u2019une proviseure d\u2019un lyc\u00e9e de bonne r\u00e9putation, suivie de la demande pressante que je sorte de son bureau, me marqua au fer rouge. Quoi\u00a0? Parler des enfants de la biblioth\u00e8que de rue, rapporter les histoires si dr\u00f4les et fines qu\u2019ils racontent, chercher \u00e0 faire des liens entre eux et les enfants de ce quartier ais\u00e9 de New York, tout cela m\u2019\u00e9tait interdit\u00a0? Monica, Bridget, Luis, Chris faisaient-ils peur \u00e0 cette grande institution aux murs \u00e9pais\u00a0? De quoi s\u2019agit-il\u00a0? Christine Durand Ruel, une cousine parent d\u2019\u00e9l\u00e8ve au lyc\u00e9e fran\u00e7ais, imposa que la proviseur me re\u00e7oive de nouveau, et le lien se cr\u00e9a\u00a0: les enfants surprot\u00e9g\u00e9s furent touch\u00e9s, et non pas emport\u00e9s par des orgies de sexe, de drogue et de violence. Se prot\u00e9ger, s\u2019isoler, se distancier volontairement du pauvre consid\u00e9r\u00e9 comme violent va tr\u00e8s loin. On peut dire que la s\u00e9curit\u00e9 est aujourd\u2019hui le sujet majeur des dirigeants. Les murs montent un peu partout. Se prot\u00e9ger est le plus grand business du monde. Et \u00e0 Port au Prince, apr\u00e8s le tremblement de terre, nos \u00e9quipes sur place depuis 30 ans \u00e9taient situ\u00e9s derri\u00e8re la ligne rouge, ligne au-del\u00e0 de laquelle aucun officiel, aucun secours n\u2019\u00e9tait autoris\u00e9 \u00e0 aller, \u00ab\u00a0pour raison de s\u00e9curit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Quand, lors de la programmation-\u00e9valuation de 2007, apr\u00e8s le succ\u00e8s de l\u2019appel \u00ab\u00a0refuser la mis\u00e8re un chemin vers la paix\u00a0\u00bb et devant les questions de fond qu\u2019il soulevait, le Mouvement d\u00e9cida de concentrer ses forces d\u2019expertises pour approfondir le lien entre mis\u00e8re et violence. Les r\u00e9ticences furent fortes. Martine Lecorre, militante permanente d\u2019ATD Quart Monde et une des pilotes de l\u2019ensemble de la recherche, s\u2019en explique dans son introduction au Colloque international conclusif \u00e0 l\u2019UNESCO, le 26\u00a0janvier 2012\u00a0:<!--more--> \u00ab\u00a0En milieu de pauvret\u00e9, dans mon milieu, ce mot violence est utilis\u00e9 comme un qualificatif. Il est souvent utilis\u00e9 comme une accusation. Pour nous nommer, nous d\u00e9signer, depuis toujours, on parle des pauvres comme des personnes violentes qui font peur. On parle de milieu de violences, de notre jeunesse qui est violente. Du coup, nous en \u00e9tions presque \u00e0 penser que ce mot violence \u00e9tait en fait un qualificatif qui nous collait \u00e0 la peau. Ce mot n\u2019entrait dans notre vocabulaire que pour parler des coups que l\u2019on re\u00e7oit ou que l\u2019on donne. Et, parce que nous avons cherch\u00e9 ensemble ce qui \u00e9tait le plus violent dans nos vies, nous nous sommes rendu compte que ce que nous vivions en milieu de pauvret\u00e9 \u00e9tait en fait de multiples violences, pourtant nous n\u2019employions pas ce mot, nous n\u2019osions pas le faire.\u00a0<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb La honte d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 pris soi-m\u00eame dans le cycle de la violence fait baisser les yeux. Les plus militants se m\u00e9fient\u00a0: il est certain que au final tout le monde dira que c\u2019est nous la cause de la violence. Toni Morisson dit, dans son roman, Love, qu\u2019on est plus hant\u00e9 par le mal qu\u2019on a fait que par le mal qu\u2019on vous a fait. Au fil de trois ann\u00e9es pleines de douleurs, de lourds silences, les experts en humanit\u00e9 qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 les co-chercheurs ont pu peu \u00e0 peu approfondir cette qu\u00eate existentielle \u2013 qui suis-je pour \u00eatre trait\u00e9 ainsi\u00a0? Suis-je le violent que l\u2019on dit de moi\u00a0? Ils ont pu un peu se lib\u00e9rer de la culpabilit\u00e9 de cette violence, commencer \u00e0 briser le silence. Ils ont pu montrer leurs efforts permanent pour \u00ab\u00a0r\u00e9sister\u00a0\u00bb, chercher \u00e0 remplacer la violence, que Ren\u00e9 Girard consid\u00e8re comme la premi\u00e8re des r\u00e9ciprocit\u00e9s dans l\u2019humanit\u00e9, par une autre r\u00e9ciprocit\u00e9.<\/p>\n<p>Que les plus pauvres soient consid\u00e9r\u00e9s comme la source des violences de l\u2019humanit\u00e9 est une th\u00e9orie fortement ancr\u00e9e dans la psychologie collective et \u00e9tay\u00e9e r\u00e9guli\u00e8rement par des interpr\u00e9tations de l\u2019histoire. Hannah Arendt dans sa passionnante analyse des r\u00e9volutions fran\u00e7aise et sovi\u00e9tique d\u2019une part, anglaise et am\u00e9ricaine d\u2019autre part, tombe elle aussi dans cette explication\u00a0: la r\u00e9volution fran\u00e7aise est entr\u00e9e dans la terreur quand les plus pauvres de Paris ont eu le pouvoir<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Comment la contredire\u00a0? Marco Ugarte, anthropologue, fondateur du parti communiste p\u00e9ruvien, devenu volontaire permanent et vice pr\u00e9sident du Mouvement international a v\u00e9cu les d\u00e9buts du Sentier Lumineux<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Plusieurs t\u00e9moignages concordent sur le fait que l\u00e0 o\u00f9 lui et ses \u00e9quipes \u00e9taient engag\u00e9s dans des quartiers tr\u00e8s pauvres de Cusco et des villages environnants, le Sentier Lumineux n\u2019a pas pu prendre racine. D\u2019une famille tr\u00e8s pauvre lui-m\u00eame, il avait toujours su mobiliser les villages et les quartiers avec tous, y compris les plus pauvres. Il avait en m\u00eame temps cr\u00e9\u00e9 des liens durables avec des \u00e9tudiants de l\u2019universit\u00e9\u00a0: la solidit\u00e9 de ces liens ont fait que la peur, arme des terroristes comme de l\u2019arm\u00e9e, n\u2019a pas eu prise. La peur ne fonctionne que quand on est isol\u00e9. Pour Marco, la violence du Sentier Lumineux ne venait pas des tr\u00e8s pauvres, mais de ceux qu\u2019il appelait les bourgeois radicalis\u00e9s. \u00ab\u00a0La violence, les tr\u00e8s pauvres la connaissent, par c\u0153ur. Ils savent qu\u2019apr\u00e8s elle, tout est encore pire, et que c\u2019est toujours eux qui la payent le plus cher.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Le tr\u00e8s pauvre est un furieux, ce n\u2019est pas un violent\u00a0\u00bb \u00e9crit Wresinski dans \u2018La violence faite aux pauvres.<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>\u2019<\/p>\n<p>Je comprends cette expression de \u00ab\u00a0bourgeois radicalis\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0; elle m\u2019a souvent servi \u00e0 ne pas tomber moi-m\u00eame dans la violence. Comme bourgeois, j\u2019ai toujours eu l\u2019habitude que les gens et les choses m\u2019ob\u00e9issent, ou du moins tiennent compte de mes paroles, de mes id\u00e9es. Je suis impatient. Et l\u00e0, face aux humiliations, aux \u00e9checs, aux rejets du combat devenu le mien, je suis souvent impuissant. Alors je suis tent\u00e9 de passer en force\u00a0: imposer mon indignation, mes solutions, mes th\u00e9ories. Une des \u00e9ditions de Si c\u2019est un homme de Primo L\u00e9vi, inclue apr\u00e8s son r\u00e9cit sur sa vie dans le camp de concentration, des comptes-rendus de d\u00e9bats entre Primo L\u00e9vi et des jeunes. La question la plus fr\u00e9quente des jeunes est\u00a0: \u00ab\u00a0Mais pourquoi vous ne vous \u00eates pas r\u00e9volt\u00e9s\u00a0?\u00a0\u00bb Primo L\u00e9vi est touch\u00e9 de cette insistance qui doit \u00ab\u00a0correspondre \u00e0 quelques curiosit\u00e9 ou exigence particuli\u00e8rement importante.\u00a0\u00bb Le d\u00e9sir qu\u2019il se fut r\u00e9volter est immense et l\u2019accusation de passivit\u00e9 n\u2019est finalement pas tr\u00e8s loin. Apr\u00e8s avoir \u00e9voqu\u00e9 quelques r\u00e9voltes, Primo Levi conclue\u00a0: \u00ab\u00a0Elles furent toutes organis\u00e9es et dirig\u00e9es par des prisonniers qui jouissaient d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre d\u2019un statut privil\u00e9gi\u00e9, et qui se trouvaient donc dans de meilleures conditions physique et morale que les prisonniers ordinaires. Cela n\u2019a rien de surprenant\u00a0: le fait que ce soit ceux qui souffrent le moins qui se r\u00e9voltent n\u2019est un paradoxe qu\u2019en apparence. En dehors m\u00eame du Lager, on peut dire que les luttes sont rarement men\u00e9es par le sous-prol\u00e9tariat. Les \u2018loques\u2019 ne se r\u00e9voltent pas<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>.\u00a0\u00bb Ainsi dans son effort d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de connections avec ces jeunes et de leur expliquer l\u2019inexplicable, il a pour seul alli\u00e9, pour seule r\u00e9f\u00e9rence significative, la r\u00e9alit\u00e9 historique du sous-prol\u00e9tariat qui, lui non plus, ne peut pas se r\u00e9volter. Les jeunes ont-ils mieux compris ou se sont ils-dit que les sous-prol\u00e9taires aussi devraient bien se r\u00e9volter\u00a0? Combien de bien-pensants, vivant une radicalit\u00e9 de jeunesse et conquis par une id\u00e9ologie totalisante et rassurante, politique ou religieuse, ne le comprennent pas\u00a0? Combien ont impos\u00e9 cette id\u00e9ologie aux tr\u00e8s pauvres, les ont pouss\u00e9s \u00e0 se r\u00e9volter, \u00e0 combler le non sens de ce qu\u2019ils vivent par des id\u00e9ologies simplistes, ou des caricatures de religions simplifiant le monde entre les bons et les m\u00e9chants et justifiant la terreur, qui les pousse \u00e0 tuer<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>\u00a0? Combien utilisent les tr\u00e8s pauvres sans rejoindre la v\u00e9ritable force radicale qu\u2019ils portent en eux, celle du retournement de la violence\u00a0?<\/p>\n<p>(\u2026)<\/p>\n<p>Le m\u00e9pris de l\u2019homme pour l\u2019homme<\/p>\n<p>Mais comment expliquer toute cette violence\u00a0? Comment ne pas s\u2019avouer qu\u2019elle s\u2019enracine dans un m\u00e9pris\u00a0? \u00ab\u00a0Nous ne sommes pas consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00eatres humains,\u00a0\u00bb ont dit les co-chercheurs de mille et une mani\u00e8res et dans leurs 18 langues<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. \u00ab\u00a0Le pire c\u2019est la mort sociale\u00a0\u00bb \u00e9crivait en son temps Wresinski. Monsieur Parfait Nguiningfji, de Centre Afrique, r\u00e9sume\u00a0: \u00ab\u00a0Nous sommes des d\u00e9chets.\u00a0\u00bb Moreane Roberts, de Grande Bretagne explique\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est ce qui caract\u00e9rise les \u00eatres humains\u00a0? Nous avons l\u2019intelligence, la pens\u00e9e, la voix, la communication par le langage. Nous avons la dignit\u00e9, et la libert\u00e9 de choisir. Tous ces caract\u00e8res intrins\u00e8ques de l\u2019\u00eatre humain sont ni\u00e9s aux personnes en situation d\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9. Nous ne sommes ni reconnus ni trait\u00e9s comme des \u00eatres humains. Les personnes qui vivent dans la pauvret\u00e9 sont comme interdites de d\u00e9fense quand elles ont \u00e0 faire face \u00e0 des actes de violence contre elles. Dans des situations d\u2019injustice, leurs mots sont mal interpr\u00e9t\u00e9s et retourn\u00e9s contre elles. Aussi se plaindre est vu comme un signe de non-coop\u00e9ration, protester comme une agression, expliquer comme chercher des excuses. M\u00eame le fait d\u2019\u00eatre frustr\u00e9 devant notre impuissance totale est vu comme une agression. Ceux qui osent parler ne sont pas crus, ou alors on les ignore, quand on ne les punit pas. Nous gardons tout \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur pour \u00e9viter d\u2019aggraver les choses. M\u00eame ceux qui parlent pour les autres en subissent les cons\u00e9quences\u00a0: dans leur travail ou dans leur entourage, ils s\u2019entendent dire des choses comme, \u2018si tu couches avec des chiens, attends-toi \u00e0 attraper des puces.\u2019 Les gens dans la pauvret\u00e9 ne sont pas des chiens. L\u2019\u00e9motion humaine est une chose puissante, mais beaucoup qui vivent la pauvret\u00e9 ressentent qu\u2019ils n\u2019ont pas le droit d\u2019exprimer leurs \u00e9motions, parce que ces \u00e9motions ne sont pas per\u00e7ues par les autres comme normales. En Grande Bretagne, plus la famille est pauvre, plus elle a de risque que leur enfant leur soit enlev\u00e9 par les autorit\u00e9s, et adopt\u00e9 contre la volont\u00e9 de leurs parents. Et apr\u00e8s cela, tout ce que tu fais, tout ce que tu dis, ou m\u00eame ce que tu ressens est contr\u00f4l\u00e9. Constamment les pauvres sont trait\u00e9s par les autorit\u00e9s, qui s\u2019adressent \u00e0 eux comme s\u2019ils \u00e9taient moins que des \u00eatres humains.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ses mots donnent la nature de la recherche, qui n\u2019est pas seulement descriptive mais existentielle. Ils ont touch\u00e9 et aussi lib\u00e9r\u00e9 les langues d\u2019autres d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s rassembl\u00e9s en janvier\u00a02012 avant le colloque \u00e0 l\u2019UNESCO. Les exemples de m\u00e9pris qu\u2019ils ont rapport\u00e9s sont difficiles \u00e0 supporter. Je suis volontaire depuis d\u00e9j\u00e0 30 ans mais ces temps de recherche m\u2019ont atteint. On finit par banaliser peut-\u00eatre ce que le m\u00e9pris quotidien et permanent peut signifier.\u00a0C\u2019est de cette recherche qu\u2019est n\u00e9e notre d\u00e9marche en France pour lutter contre les id\u00e9es fausses sur les pauvres et la pauvret\u00e9, qui font tant de mal. Dans l\u2019introduction du petit livre co-\u00e9crit avec Jean-Christophe Sarrot et Marie-France Zimmer, cette derni\u00e8re raconte\u00a0: \u00ab\u00a0Une partie de ces pr\u00e9jug\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 repris dans un d\u00e9pliant que j\u2019ai tout de suite diffus\u00e9 dans mon entourage. J\u2019ai l\u2019exp\u00e9rience de la pauvret\u00e9. Je parle beaucoup autour de moi. Mais jusqu\u2019\u00e0 ce d\u00e9pliant, je n\u2019avais rien pour apporter des preuves \u00e0 mes propos. Si tant de militants d\u2019ATD Quart Monde se sont empar\u00e9s de ce d\u00e9pliant, c\u2019est parce qu\u2019il prouve que nous ne sommes pas des menteurs, ni des fraudeurs. Combien de fois certains d\u2019entre nous se sont fait traiter de fraudeurs suite \u00e0 une erreur de la CAF\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les r\u00e9cits d\u2019humiliation apport\u00e9s par des co-chercheurs de tous les continents ont convaincus les participants qu\u2019ils n\u2019ont pas invent\u00e9 ce qu\u2019ils ressentent. Car, comme le disait dans son discours de conclusion \u00e0 l\u2019UNESCO Mustapha Diop, militant Quart Monde du S\u00e9n\u00e9gal\u00a0: \u00ab\u00a0Depuis longtemps je pense que la mis\u00e8re est une violence faite au pauvres. Quand je vois qu\u2019on fait toujours passer les autoroutes par nos quartiers et qu\u2019on nous chasse, qu\u2019on reloge les gens dans des lieux inond\u00e9s la plus grande partie de l\u2019ann\u00e9e. Mais quand je dis \u00e7a, on me prend pour un fou. Maintenant avec ce que j\u2019ai entendu, je sais que ce n\u2019est pas que chez moi, qu\u2019il y a m\u00eame des pays riches o\u00f9 on prend les enfants des pauvres. Maintenant j\u2019aurai d\u2019autres faits \u00e0 raconter pour prouver que je ne suis pas fou, des faits comme celui racont\u00e9 par Cotis.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cotis, aussi un co-chercheur, avait fait la contribution suivante le jour pr\u00e9c\u00e9dent: \u00ab\u00a0L\u2019ouragan Kathrina a vraiment chang\u00e9 ma vie. J\u2019\u00e9tais en prison et on s\u2019y pr\u00e9parait. Je pensais qu\u2019on allait \u00eatre d\u00e9plac\u00e9s vers une autre prison avant l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019ouragan. Mais ils nous ont dit que nous allions rester. Ce qui se passa c\u2019est que les gardiens ont commenc\u00e9 \u00e0 nous enfermer dans nos cellules. Ils ne nous ont pas dit qu\u2019ils se fichaient de nous, mais ils nous l\u2019ont fait comprendre \u00e0 leur mani\u00e8re. Ils nous ont laiss\u00e9s dans nos cellules pendant des jours sans nourriture, sans eau, sans rien, sans \u00e9lectricit\u00e9. L\u2019eau est mont\u00e9e jusqu\u2019au premier \u00e9tage, puis jusqu\u2019au second. J\u2019\u00e9tais au troisi\u00e8me et donc heureusement j\u2019ai \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la noyade. On \u00e9tait mouill\u00e9s, on sentait mauvais \u00e0 cause de l\u2019eau contamin\u00e9e dans laquelle nous \u00e9tions. Nous avions faim et c\u2019\u00e9tait comme si personne ne s\u2019en souciait. A ce moment-l\u00e0, c\u2019est comme si nous n\u2019\u00e9tions m\u00eame plus des \u00eatres humains. Nous \u00e9tions comme des animaux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 pire que le traitement r\u00e9serv\u00e9 aux animaux. Personne ne laisse son chien se noyer. C\u2019est de l\u2019\u00e9limination couverte par l\u2019Etat.<\/p>\n<p>Il est temps que l\u2019humanit\u00e9 comprenne que ce m\u00e9pris d\u00e9truit durablement notre capacit\u00e9 \u00e0 vivre ensemble. Notre g\u00e9n\u00e9ration a compris que la terre, l\u2019atmosph\u00e8re, l\u2019eau \u00e9taient des biens communs et que les agissements d\u00e9mesur\u00e9s au m\u00e9pris de ces ressources naturelles \u2013 nos empruntes \u00e9cologiques &#8212; auront des cons\u00e9quences pay\u00e9es par nos enfants et leurs enfants. De m\u00eame la qualit\u00e9 des relations entre les humains est un bien commun. Et le m\u00e9pris de l\u2019homme aujourd\u2019hui est une emprunte humaine qui sera pay\u00e9e demain par les poisons de la peur, de la m\u00e9fiance, de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et de la haine qui entraveront nos enfants et leurs enfants dans leurs aspirations au bien vivre en paix. Il suffit pour s\u2019en convaincre de reconna\u00eetre que des actes insens\u00e9s de nos anc\u00eatres comme l\u2019esclavage et le \u00ab\u00a0commerce triangulaire\u00a0\u00bb, l\u2019apartheid ou la soumissions de peuple entiers par la colonisation bas\u00e9e sur la conviction de la sup\u00e9riorit\u00e9 d\u2019un peuple sur un autre, se payent aujourd\u2019hui par des relations humaines, sociales et politiques empoisonn\u00e9es pour des g\u00e9n\u00e9rations. Nous y reviendrons.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 ATD Quart Monde<em>, La mis\u00e8re est violence, rompre le silence, chercher la paix<\/em>, Ed. Quart Monde, Paris, 2012<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Hannah ARENDT, <em>essais sur les r\u00e9volutions, <\/em>Gallimard, Paris, 1967<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le Partido Comunista del Peru &#8211; Sendero Luminoso \u2013 a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 en 1970 par Abimael <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Abimael_Guzm\u00e1n\">Guzm\u00e1n<\/a>, alors professeur de philosophie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 d&rsquo;<a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ayacucho\">Ayacucho<\/a>. Celui-ci prit en 1980 la t\u00eate de l&rsquo;insurrection arm\u00e9e issue d&rsquo;une dissidence du Parti Communiste P\u00e9ruvien. Le Sentier Lumineux a particip\u00e9 au conflit arm\u00e9 des ann\u00e9es\u00a01980 et 1990 qui a fait 70\u00a0000\u00a0victimes au P\u00e9rou.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Igloo, No 39-40, Mars 1968<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Primo L\u00e9vi, <em>Si c\u2019est un homme, <\/em>Pocket, Paris, 1990<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019actualit\u00e9 de l\u2019hiver 2014-2015 en France, en Afrique et au Moyen Orient fait penser \u00e0 ce terrorisme qui utilise l\u2019Islam. Les commentateurs sont prompts \u00e0 en faire porter la responsabilit\u00e9 aux tr\u00e8s pauvres. En France notamment, les quartiers dits \u00ab\u00a0difficiles\u00a0\u00bb, de fait parmi les plus pauvres, sont d\u00e9sign\u00e9s constamment comme des foyers de terrorisme.\u00a0 Pourtant, les leaders historiques de ce nouveau fascisme, comme Oussama Bin Laden, ne sont pas issus de la grande pauvret\u00e9. Ce sont des souvent des puissants, jaloux de plus puissants qu\u2019eux &#8212; des bourgeois radicalis\u00e9s, qui n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 utiliser le d\u00e9sarroi, la faiblesse sociale, et le manque de relations des plus pauvres,\u00a0 pour atteindre leurs buts propres de vengeance et de destruction.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Arabe du Liban, Arabe d\u2019Egypte, Aymara, Allemand, Anglais, Cr\u00e9ole Haitien,, Cr\u00e9ole Mauricien, Cr\u00e9ole R\u00e9unionnais, Espagnol, Fran\u00e7ais, Malagasy, Mossi, Quechua, Sango, Swahili, Suisse Allemand, Tagalog et Wolof<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand un peuple parle ATD Quart Monde, un combat radical contre la mis\u00e8re Bruno Tardieu. Edition La D\u00e9couverte. Sortie le 3 Septembre 2015 extrait N\u00b0 4 Les pauvres, fauteurs de violence\u00a0? &nbsp; Lors d\u2019une conf\u00e9rence \u00e0 Boston, en 1996, Elliot &hellip; <a href=\"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/2015\/08\/20\/quand-un-peuple-parle-extrait-n-4\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":18,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-252","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-uncategorized"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/252","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/users\/18"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=252"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/252\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=252"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=252"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.atd-quartmonde.fr\/brunotardieu\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=252"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}