Immigration et refus de la misère

Contre-Sommet Citoyen sur les migrations et Journée mondiale du refus de la misère

Bruno Tardieu

Depuis 50 ans qu’ATD Quart Monde existe, nous avons toujours constaté que ce sont les plus pauvres de nos pays qui accueillent dans leurs zones grises, à l’écart du droit commun, les populations de réfugiés économiques, réfugiés de guerre ou de catastrophes écologiques.

Comme le disait le Père Joseph Wresinski : « les familles du Quart Monde et les immigrés vivent ensemble (…) même si cette marche au coude à coude n’est pas facile. »

Profitons de la journée mondiale du refus de la misère pour saluer les quartiers les plus pauvres. Ce sont eux qui font l’effort de l’accueil des nouveaux immigrants : dans les camps de caravanes des bidonvilles, où l’on fait toujours une place pour les voyageurs venus de l’Est ; dans les cités insalubres et à moitié démolies où s’entassent dans le même partage de la misère des familles de toutes origines. C’est là que des enfants, des jeunes, des adultes font cet effort de l’accueil de ceux qui fuient une vie trop difficile dans leur pays pour tenter leur chance en France. Ce coude à coude dans le malheur engendre conflits, jalousies parfois, quand la société nous met en concurrence devant l’emploi ou le logement trop rare, mais il crée aussi du respect des cultures et des religions qui devrait inspirer nos pays, il crée des efforts communs pour que les quartiers n’explosent pas, pour éduquer et soutenir les enfants, pour déjouer les pièges tendus par tous ceux qui veulent nous diviser et par les institutions qui nous classent en catégories.

Construire une alliance

Notre société actuelle voit les populations migrantes comme une menace, nous les voyons comme un enrichissement de notre société, de par leur force à vouloir une vie meilleure et leur sensibilité au monde et à ses complexités. Nous savons aussi que l’aide qu’envoient les immigrés dans leur pays, en silence et avec des commissions exorbitantes, est bien supérieure à celle que nos États et nos œuvres caritatives envoient en faisant beaucoup de publicité. Sans l’immigration, les déséquilibres effarants et les inégalités insolentes de notre monde seraient encore bien pires.

Notre civilisation occidentale ne prend pas assez en compte la dépendance qu’elle a provoquée par la colonisation et l’impérialisme. Après avoir affirmé à d’autres continents, souvent par la force et pendant des siècles, que notre civilisation était supérieure, nos pays s’étonnent que les générations actuelles de ces continents soient fascinées par notre soi-disant réussite et viennent tenter leur chance. Mais nous leur devons la vérité : notre civilisation triomphante, notre développement, malgré toutes leurs promesses, ne sont pas venus à bout de la misère en leur propre sein. Notre modèle a créé la colonisation à l’extérieur et la misère en son sein. Le progrès économique améliore la vie de beaucoup, mais il enfonce de plus en plus de nos concitoyens dans la déconsidération. Et, de plus en plus, il voit l’exclusion sociale comme inévitable. Notre société ose proposer maintenant des politiques qui bénéficient uniquement à ceux qui sont en train de s’en sortir, en justifiant l’abandon des autres, ceux « qui ne sont pas adaptés au monde d’aujourd’hui » comme on dit, et qui sont de plus en plus nombreux. Notre civilisation, qui a créé ces immenses inégalités entre pays, entre quartiers, entre personnes, réussit à faire croire à un nombre croissant de gens que c’est eux qui ont tout faux, eux qui doivent s’insérer, eux qui doivent changer pour être dans le coup.

C’est la même logique qui créé la misère au Sud et au Nord.  

ATD Quart Monde est né il y a 50 ans du courage de personnes qui vivaient la misère au milieu du développement, près de Paris, puis de Londres, de Bruxelles, de New-York. Joseph Wresinski qui a fondé ATD Quart Monde avec eux, a parlé le premier de misère et d’exclusion sociale dans les pays riches. Des travailleurs sociaux, des militants d’Afrique, d’Amérique Latine, des Caraïbes, intrigués par cette affirmation, sont entrés en contact avec ATD Quart Monde. Ils ont découvert l’envers du décor des pays riches, ont voulu eux aussi créer à leur façon ce Mouvement pour lutter contre la misère chez eux, pas seulement par le développement économique mais aussi par le développement des communautés à partir du plus démuni. Maintenant, des militants de la misère du Sud et du Nord se rencontrent, révèlent une mondialisation de l’engagement pour un monde sans misère. Lors des rassemblements internationaux d’ATD Quart Monde, quand des familles qui vivent la misère aux Philippines, au Sénégal, en Haiti, se rencontrent avec des familles qui vivent la misère aux USA, en Suisse ou en France, elles n’en reviennent pas de savoir qu’il existe dans ces pays riches des files d’attente de soupes populaires, des interventions de l’État pour retirer les enfants aux familles en difficulté, de l’hébergement précaire qui stigmatise, de l’exclusion sociale qui semble justifiée comme une fatalité et qui met les pauvres plus bas que terre.

Partout, des hommes et des femmes sont engagés pour la dignité et sont confrontés à des situations où se croisent misère et immigration. À Noisy-le-Grand, Monsieur Koulibali, président de l’Association des Communautés Africaines, se bat contre son maire pour que le foyer Adoma ne soit pas réduit de moitié. Pour lui, c’est la notion d’accueil qui est ainsi mise à mal comme valeur essentielle dans sa ville. En Bretagne, quand les travailleurs sans papiers d’un village sont expulsés, c’est toute la commune qui se mobilise, riche de leur vivre ensemble. Quand les familles très pauvres en caravanes dans le Val d’Oise ont été chassées, nul ne s’est mobilisé dans le village parce qu’il n’y avait pas eu de liens, pas de vie commune. Chacun était de son côté. Comment faire pour se lier aux plus pauvres ? Pour que l’on n’accepte pas pour eux ce que l’on n’accepte pas pour d’autres ? Des familles très pauvres depuis des générations en France se sentent comme exilées dans leur propre pays et n’ont aucun ailleurs.

Je me souviens d’une militante d’Afrique du Sud qui avait lutté toute sa vie contre l’Apartheid et qui découvrait des familles à Reims, vivant dans des conditions de sous-humanité, jugées et méprisées par tous. Elle en était bouleversée : ainsi tout ne s’expliquait pas par le racisme. Il existe une autre forme de racisme auquel notre civilisation est tellement habituée qu’il ne porte pas de nom, c’est le racisme anti-pauvre. On m’a dit qu’en grec pauvreté se dit penia, les gens de peine, faudrait il parler de peniaphobie ? Par racisme anti-pauvre, je veux parler du mépris que subissent les pauvres : comme on ne se connaît pas, on invente que tout est mauvais dans leur milieu. On leur dit qu’ils devraient au plus vite quitter leur milieu, oublier leur expérience, vite ressembler aux bons consommateurs aisés, eux qui, vertu suprême, contribuent à la croissance. Il ne peut y avoir rien de bon chez les pauvres, aucune valeur à transmettre aux autres, surtout pas à leurs enfants. Je ne caricature pas, les gens finissent par le croire, par nier leur propre force, leur propre expérience et c’est là une des causes majeures de la transmission de la misère d’une génération à l’autre.

Refuser qu’on nous oppose

Pour cette raison, nous sommes tellement heureux d’avoir été invités à nous joindre à cette journée et à lancer un appel solennel à nous unir. Un piège idéologique nous est tendu : tout dénoncer au nom du racisme, tout expliquer par l’ethnie. C’est risquer de renforcer un des pires aspects de notre espace politique européen. Nous devons oser parler ensemble de rejet à cause de la pauvreté, du refus de l’abandon et de la misère.

Ensemble, nous refusons que des enfants soient abandonnés par l’école : que ce soit parce qu’ils n’ont pas de papier, parce qu’ils vivent en caravane et sont chassés de leurs camps, ou parce que leur famille vit l’errance d’hôtel en hôtel et que les enfants ne s’intègrent dans aucune école.

Nous refusons que des populations entières soient abandonnées parce qu’elles vivent dans des cités à moitié murées où les enfants jouent dans des immeubles à moitié vides et se blessent parfois mortellement. L’abandon des uns ou l’abandon des autres est de même nature et nous nous devons de les refuser tous les deux.

Récemment, une leader comorienne nous expliquait que si les enfants comoriens n’apprenaient pas à l’école en France, c’était à cause de la structure du village des Comores qui ne correspond pas à l’école Française. Et d’ailleurs un sociologue l’avait prouvé. Quand nous expliquions à cette femme leader que des enfants les plus modestes, quelque soit leur couleur, n’apprenaient pas à l’école, que des enfants blancs de la misère échouaient massivement, nous déconstruisions une sécurité, cela devenait plus complexe pour elle de devoir aussi défendre des enfants blancs. Mais nous sentions aussi entre nous s’ouvrir une solidarité plus large, plus profonde et surtout plus solide. Ensemble, nous sortions de l’idéologie qui explique tout par la race, par l’ethnie, nous sortions d’un tabou, celui du refus de l’exclusion sociale à cause de la pauvreté ; nous redevenions alliés pour le respect de tous et la justice sociale.

Il est simpliste faux et injuste de réduire le combat des immigrés et le combat des pauvres à un seul et même combat. Il est faux de dire que toutes les populations immigrées sont pauvres et que toutes les populations dans la misère sont immigrées. Nous avons des professeurs, des médecins, des entrepreneurs, des ministres même issus de l’immigration. Bien sûr, la vie de l’immigration est tellement dure que si beaucoup vivent une promotion sociale, beaucoup aussi finissent par chuter et tomber dans la misère.  Une personne immigrée ne doit pas être considérée d’emblée comme engagée contre l’exclusion sociale. C’est là encore un abus fréquent et profondément injuste. C’est donc à un engagement libre auquel nous appelons nos frères immigrés : celui de devenir solidaire des plus pauvres, ceux de leur origine ethnique et ceux de toutes origines.

L’expérience du rejet que vivent les immigrés, que vivent aussi les pauvres exilés dans leur propre pays, du mépris de l’homme pour l’homme, donne un sens profond que chaque homme est plus précieux que tout l’or du monde, et ses droits humains doivent être défendus par tous non pas parce qu’il est ROM, non pas parce qu’il est migrant, non pas parce qu’il vit la misère, mais parce qu’il est homme.

En d’autres temps, Bartolomé de las Casas s’est fait champion des indiens et s’est battu pour faire reconnaître que les indiens d’amérique avaient une âme et donc qu’ils ne pouvaient pas être tenus en esclavage. L’église a reconnu ce fait. Et c’est ce fait qui a fait démarrer le commerce triangulaire : l’économie basée sur l’esclavage a commencé à aller chercher des esclaves en Afrique. Cet exemple terrible se retrouve souvent dans l’histoire. Toute défense catégorielle est retombée sur une catégorie plus faible, plus méprisée. Nous devons en apprendre et faire que le message de ce sommet citoyen pour refuser les mépris et pour abaisser les peurs que subissent les immigrés s’approfondisse. Nous devons affirmer un message plus large encore : nous dénonçons la peur et le mépris du plus pauvre, du plus souffrant, qui fait peur, qu’on évite, qu’on abandonne,  « épouvantail » et souvent « bouc émissaire », et pourtant notre égal dans sa condition humaine.

Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, était lui-même fils d’un père immigré polonais et d’une mère immigrée espagnole dont la famille était tombée dans la misère. Il a rejoint des populations parmi les plus pauvres de son pays, dans un des camps pour sans logis de l’hiver 1954 (pour beaucoup originaires de France). Il les a provoqués à se rassembler, à ne plus avoir honte de leur vie, à en entraîner d’autres de tous milieux pour vivre cette unité de tous provoquée par le combat du plus pauvre. C’est ce rassemblement qui n’a cessé de grandir et qu’il a offert 30 ans plus tard à tous les défenseurs des droits de l’homme en faisant graver cet appel sur le parvis des Droits de l’homme, au Trocadéro le 17 Octobre 1987 : « Là où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. »

Vous pouvez signer votre accord avec cet appel et rejoindre les centaines de milliers de personnes qui veulent manifester leur engagement à s’unir pour un monde sans misère.

Tout à l’heure sur le parvis des droits de l’homme au Trocadéro, des centaines de jeunes réunis pour les assises de la jeunesse réunies par le Conseil économique et social se rencontreront avec des centaines de jeunes qui vivent la misère et l’exclusion. Ils proposeront une rencontre entre eux et avec tous pour comprendre ce que pourrait être une société sans exclusion. Le sommet citoyen sur les migrations est partenaire de cet événement. Nous vous y invitons après vos travaux à 18h.

 

Prononcé le 17 Octobre 2008 au contre sommet de l’immigration à Montreuil