Quand un peuple parle extrait N°8 du rapport de force au croisement des savoirs qui engagent

Le livre « Quand un peuple parle — ATD Quart Monde un combat radical contre la misère » Editions La Découverte,  est maintenant sorti en librairie. Vous pouvez le commander sur le site des Éditions Quart Monde:

http://www.editionsquartmonde.org/catalog/product_info.php?products_id=738

Une tournée de rencontres autour de ce livre s’organise, dans des librairies ou autre. Si vous souhaitez organiser une telle rencontre, écrivez à editions@atd-quartmonde.org

Voici un dernier extrait pour la route en attendant de vous rencontrer!

chapitre 4 Du rapport de force au Croisement des savoirs qui engagent

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Autrement que par le seul rapport de force

L’efficacité politique d’ATD Quart Monde est souvent rapprochée des approches d’empowerment radicales de Paulo Freire ou de Saul Alinski. Pour avoir vu des mouvements mettant en œuvre la méthode de Saul Alinski, j’ai pu en mesurer l’efficacité. A Brooklyn, où nous travaillions et vivions dans les années 1980, l’Industrial Area Foundation, appliquait ces méthodes et a totalement transformé en 10 ans le quartier d’East New York où avait habité la famille de Brigitte et Charmaine, participantes de la bibliothèque de rue évoquées plus haut. Des kilomètres carrés de maisons à moitié murées sont devenus des habitations pour classes moyennes décentes. Les collègues d’ATD Quart Monde qui nous ont succédé dans le quartier ont vu la transformation à l’œuvre, par la création d’un rapport de force avec la mairie. Mais ils ont vu aussi que ce combat n’avait nullement besoin des 20 % les plus démunis. Ceux-ci ont décroché et ont rejoint le nombre grandissant de réfugiés urbains, errant de centres d’hébergement en hébergement chez des particuliers. Ainsi, si les méthodes d’Alinski sont considérées comme les plus radicales, elles ne se sont pas départies du paradigme du pouvoir classique qui de fait élimine les moins puissants. Cette méthode consiste à réunir des populations déjà organisées par des églises locales, à leur montrer que si elles s’unissent, elles auraient un rapport de nombre et de force qui leur permettrait d’obtenir des améliorations. Ceci a deux conséquences. D’emblée ceux qui ne sont pas déjà inclus dans ces églises sont mis hors de la démarche. Ensuite, les combats seront choisis par les plus dynamiques du quartier, et la radicalité des défis soulevés par ceux qui subissent le plus les injustices disparaitra. Vouloir prendre les puissants à leur propre jeu, celui du pur rapport de force, amène aussi à un écrémage. Celui-ci est assumé par la pensée d’Alinski. Ce dernier, se référant à demi-mot au marxisme, l’a aussi suivi dans sa méfiance à l’égard du Lumpenproletariat, cette population inutile, voire réfractaire aux rapports de force[1].

L’approche de Paulo Freire ressemble davantage à celle d’ATD Quart Monde : elle s’appuie sur le développement d’une conscientisation de l’expérience comme outil d’émancipation et de combat. Des liens se sont établis avec Paulo Freire et il est venu visiter un de nos groupes à Liège en 1980. Là, des adultes en situation de grande pauvreté avaient formé une cellule d’université populaire Quart Monde et des ateliers collectifs pour apprendre à lire et à écrire. Le responsable du projet, Jean Lecuit, a été témoin de la surprise de Paulo Freire. Il n’avait jamais travaillé avec des gens aussi abimés par la misère. Il eut la grande honnêteté de le dire et d’ajouter que ses méthodes ne pourraient pas fonctionner avec ces personnes. En effet, ses méthodes s’appuient sur le fait que les gens avec qui il travaille sont insérés dans un système économique. Ils y sont peut-être sauvagement exploités, mais ils en font partie. Aussi est-il possible, en réfléchissant au nombre d’heures de travail, au prix de la nourriture, d’arriver à la conscience de cette exploitation, de découvrir sa propre capacité d’analyse et de pensée, d’entrer dans un processus d’émancipation et de lutte pour le changement. Tout dans l’approche se base sur la découverte par les acteurs de leur place dans le processus d’exploitation capitaliste. Quand, dans des universités populaires Quart Monde sur le thème du travail, des personnes parlent des ménages la nuit dans les bureaux, payés au nombre de bureaux, et constatent qu’elles travaillent gratuitement la moitié de la nuit, on est là aussi dans la prise de conscience d’une exploitation brutale et du nécessaire rapprochement avec des syndicats trop éloignés de tels lieux de travail. Mais force est de constater que tous les phénomènes vécus par les personnes en situation de grande pauvreté ne peuvent se réduire à la seule question des rapports de production et de l’exploitation économique. L’exploitation de l’homme par l’homme ne dit pas tout. Le matérialisme historique est trop réducteur à la seule dimension économique pour appréhender toutes les dimensions du mépris de l’homme pour l’homme. Paradoxalement, il reste enfermé dans l’idée que l’économie est la loi supérieure à toutes les autres. Or pour sortir du totalitarisme de l’argent qui nous asphyxie aujourd’hui, il faut resituer l’économie parmi les autres champs de connaissance de l’humain. Dit autrement, Paulo Freire ne savait quoi faire devant des gens que le capitalisme considérait comme inutiles. Le South Bronx peut faire grève, Wall Street ne tremblera pas. Et aujourd’hui le capitalisme continue de prospérer tout en laissant de plus en plus de personnes humaines en dehors des rapports de production.

La radicalité d’ATD Quart Monde consiste à pousser les mouvements comme ceux d’Alinski ou de Paulo Freire — tous les mouvements luttant pour plus de justice — à ne plus éliminer les plus pauvres de leurs analyses et de leurs pratiques mais à les considérer comme une source indispensable de connaissance pour porter les combats les plus radicaux, ceux qui vont aux racines des injustices.

 

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Bridget Gatlling, celle qui déchira le dessin d’un rat de sa petite sœur, et Chris Finley, celui qu’un livre sur les vacances fit mentir, font partie de ces enfants de familles extrêmement pauvres, qui m’ont plusieurs fois montré qu’ils détenaient des clés. Un jour nous avons emmené les enfants du quartier à la bibliothèque municipale. Ce fut le début d’un long partenariat entre elle et notre bibliothèque de rue. Mais cela commença très mal. Le lendemain de la visite, les enfants ne voulaient plus y retourner, et pas moyen de savoir pourquoi. C’est Chris qui finalement au bout de 3 semaines lâcha la vérité : « Ils nous ont traités de voleurs ! » Il a fallu du temps à Chris pour nous aider à reconstituer l’affaire : lors de la visite, plusieurs enfants se sont entendu dire qu’ils devaient des livres depuis des années. L’école emmenait systématiquement les enfants dès 5 ans à la bibliothèque, les autorisait à prendre des livres, 8 au maximum. Ce maximum semblait l’idéal aux petits. Mais la vie chaotique des familles, les chiens, les chats, les rats peut-être avaient vite rendu les livres impossibles à rendre. Les enfants étaient devenus des voleurs. Les bibliothécaires, avec nos explications, ont compris, changé leur règle et ne prêtent plus de livres aux plus petits, et un seul à la fois aux plus grands. C’est Chris le plus terrible, qui avait donné la clé. C’est encore lui qui un jour inventa l’histoire d’un chat, d’un cochon et d’un éléphant arrivant à New York : comme ils étaient plein de boue, surtout le cochon, tout le monde se moquait d’eux dans le métro. Cette histoire eut un succès immédiat, les autres enfants inventèrent les épisodes, semaine après semaine, de tous les malheurs du Cat Pig and Elephant, bientôt transformés en spectacle de marionnette et en bande dessinée dans le journal des enfants envoyé dans tous les Etats Unis. La capacité de Chris à nommer, avec humour, l’expérience d’être regardés comme des bêtes curieuses partout où ils vont, a fédéré tous les enfants du quartier ghetto qui ont eux aussi cette expérience. Lui, Chris l’avait à l’extrême, même parmi les enfants du quartier. Il était comme obligé d’en parler, dos au mur, alors que les autres évitaient le sujet. Oser nommer ce que tous les enfants vivent peu ou prou mais sans oser se l’avouer, c’est ce qui finalement fit de l’enfant le plus exclu celui qui fédéra tous les enfants. Et quand sa photo fut publiée dans le Daily News en train d’écrire dans l’ordinateur de rue, avec sur le visage les sparadraps de sa dernière chute, Madame Portalatin, leader reconnue dans tout le quartier fut très mécontente après moi. « Ce n’est quand même pas cet enfant-là, le pire de tous, qui nous représente le mieux, » me gronda-t-elle. Devant mon silence, qui voulait dire « et pourquoi pas », elle me regarda longtemps et eut un rire heureux, un rire beau que j’entends encore trente ans après. La leader comprenait, assumait toute sa communauté et trouvait ça bon — les autres penseront ce qu’ils voudront. J’ai très souvent refait cette expérience, comme si les leaders des communautés défavorisées que tout le monde pousse à « s’en sortir » en abandonnant les autres, n’attendaient que cette provocation pour changer de stratégie. René Girard explique que le sacrifice d’un bouc émissaire choisi dans le groupe, fascine le groupe, le scelle et construit la paix dans le groupe. J’ai vu que le changement d’un bouc émissaire en contributeur actif central dans le groupe a un effet tout aussi puissant : si Chris est là, s’il n’est pas rejeté par les animateurs, alors je n’ai pas besoin de craindre pour moi, je n’ai pas besoin de montrer à tout instant que moi je ne suis pas comme Chris, que je suis mieux que lui. S’il est là, la paix vient et on peut se mettre à lire, à peindre, à créer, à jouer.

[1]     Voir aussi Bruno TARDIEU, « L’approche d’ATD Quart Monde est-elle soluble dans l’empowerment ? » Recherche Sociale No 209, FORS recherche sociale, printemps 2014.

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