Quand un peuple parle. Extrait N° 7

Quand un peuple parle. ATD -Quart Monde un combat radical contre la misère

Editions La Découverte

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Droits des pauvres, pauvres droits.

Quand des droits sont accordés à la « catégorie » des plus démunis, ils sont entachés de trois défauts rédhibitoires. D’une part ils renforcent les préjugés selon lesquels ces personnes ne sont pas tout à fait comme les autres. D’autre part, inévitablement, cette spécificité finit par induire des traitements différents. L’assertion d’égalité lors de la ségrégation dans le Sud des Etats-Unis (« séparés mais égaux ») était une belle tentative pour cacher le mépris qui sous-tendait les lois, mais ne résistait pas à l’examen : ceux qui étaient séparés n’étaient pas considérés de manière égale. Les êtres qui se croient supérieurs finissent par ne plus savoir que les autres souffrent d’un traitement différent et considérer que chacun est bien à sa place. Beaucoup de Blancs après l’apartheid en Afrique du Sud ont affirmé qu’ils n’avaient pas eu connaissance des souffrances dues au traitement inhumain infligé aux Noirs, tant leurs circuits de vie étaient séparés. Troisièmement, si de tels droits spécifiques sont un jour remis en question sous l’effet d’une politique réactionnaire, les majorités ne se mobilisent pas pour les défendre, puisqu’elles ne sont pas directement touchées par ce recul. Ainsi des droits spécifiques gagnés dans des moments historiques de générosité sociale disparaissent à la première attaque, parce qu’ils ne sont pas des droits de tous.

Le combat pour la Couverture Maladie Universelle montre qu’un droit doit être pour tous

(…)

La tentation des associations pour le sous droit

On pourrait raconter de la même manière notre bataille pour le Droit au logement opposable et notre insistance incessante pour que le droit au logement soit la demande première des associations de lutte contre le mal logement, et non pas le droit au seul hébergement. Les associations sont toujours tentées de défendre en priorité devant les médias et les décideurs politiques le droit à l’hébergement qu’elles mettent elles-mêmes en œuvre. C’est une autre illustration des dramatiques malentendus entre les aspirations profondes d’une population et les autres citoyens qui n’ont accès qu’à la parole publique de ses bienfaiteurs. L’hébergement, les populations démunies connaissent, elles le pratiquent les uns pour les autres, mais ce n’est pas cela qu’elles attendent des pouvoirs publics, elles veulent un logement comme tout le monde et prendre part à un quartier. Les familles pauvres sont les premiers hébergeurs des pauvres : quand elles obtiennent un logement, elles hébergent des membres de leur famille élargie, des amis, même parfois des inconnus rencontrés à la rue, tant la vision de quelqu’un à la rue leur est insupportable. Car elles savent, elles, que les personnes à la rue ne peuvent pas avoir voulu cette situation. D’après l’INSEE, les différents services publics ou associatifs en délégation de service public hébergent un peu plus de 100 000 personnes. Mais personne ne publie de chiffres sur le nombre de personnes hébergées par les personnes pauvres elles-mêmes. En recoupant nos observations avec les données de l’INSEE sur les logements surpeuplés et celles de différentes associations, nos estimations indiquent que les familles pauvres hébergent près d’1 million de personnes chez elles. Ces chiffres représentent la même proportion que ceux établis par une enquête de terrain approfondie à New York dans les années 1980 à l’encontre d’une campagne très médiatique pour l’hébergement opposable qui réquisitionna des hôtels et y mit une famille par chambre dans des conditions sous-humaines. Cette étude avait montré qu’à New York 10 000 personnes étaient hébergées dans des abris créés pour les sans abris, alors que 100 000 étaient hébergées chez des proches. Héberger les personnes à la rue, les pauvres savent le faire, ce qu’ils attendent de la collectivité c’est le logement. Même si c’est votre propre sœur qui dort dans votre salle de séjour, c’est rapidement trop dur à vivre. Ils savent aussi que l’hébergement est un pis-aller rapidement insupportable. Vivre dans un foyer pour sans abris, ce n’est pas une vie : il n’y a ni chez soi ni intimité. Le 17 Octobre 2013, Pierre Louis Innocent, militant Quart Monde de Bezon a expliqué, aux députés invités par Claude Bartelone à un atelier citoyen, qu’il ne supportait plus que le personnel du centre d’hébergement entre dans sa chambre sans autorisation, et refuse de lui donner la clé de sa boîte aux lettres. Recevant de ce fait son courrier parfois 15 jours en retard, il manque des rendez-vous vitaux[1]. Comme si l’aide apportée justifiait des violations de droits fondamentaux. Charles Mérigot, dans son récit  Le dit de la cymbalaire[2] décrit la chute que fut son arrivée en centre d’hébergement après avoir perdu son emploi et son logement : tutoyé d’emblée, obligé de rentrer et de sortir à certaines heures, ses désirs d’accès à internet pour rechercher du travail faisaient rire : « Tu n’as pas bien compris où tu es arrivé ». Un des leaders des enfants de Don Quichotte, dont la mobilisation extraordinaire finit par faire reconnaître le Droit au logement opposable, vint un soir à l’Université populaire Quart Monde de Paris : « C’est la première fois que je peux venir, parce que j’ai un logement. Auparavant, j’étais en centre d’hébergement et je n’avais pas l’autorisation de sortir après 21h30. » Ainsi, l’accès à un pauvre droit, comme le droit à l’hébergement, empêche l’exercice des autres droits fondamentaux. Certes, c’est mieux que rien. Mais cette logique du mieux que rien s’installe et fait accepter une zone de pauvres droits pour des gens considérés comme des moins que rien.

[1]     Assemblée Nationale, ATD Quart Monde, « La place des personnes défavorisées dans l’élaboration des politiques publiques, Atelier Citoyen,» 17 Octobre 2013.

[2]     Charles MERIGUOT, Le dit de la cymbalaire. Ed. La Ramonda, Paris, 2006

 

 

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