Joseph Wrésinski, notre fondateur né dans la misère, n’idéalisait pas la misère. Mais disait c’est le courage face à la fragilité ou face à la misère que l’on peut admirer.
Pour Joseph Wrésinski il était impensable de laisser les familles vivant dans la grande pauvreté, seules face à des menaces de placement des enfants, face au risque de destruction de leurs espoirs et de leur famille même. Il lui fallait créer un Mouvement qui soit un Mouvement de familles, s’appuyant sur les forces mêmes de la famille, sur l’espoir tenace et la volonté des parents de donner à leurs enfants une vie meilleure que celle qu’ils avaient connue eux-mêmes. Il disait aux volontaires permanents qui le rejoignaient qu’il était extrêmement difficile d’aider des hommes seuls (ou des femmes seules) à se mettre debout ; mais que par contre, les familles avaient en elles-mêmes tout un dynamisme, en particulier à cause de la présence des enfants, et qu’il était possible de les soutenir, de révéler ce dynamisme et de lui redonner toute sa force de transformation.
Le Mouvement ATD Quart Monde a donc été conçu avant tout comme un Mouvement qui rassemble les familles les plus en difficulté de chaque pays, riche ou pauvre, avec autour d’elles tous ceux qui refusent que la misère détruise l’homme et qui sont prêts à s’investir d’une manière ou d’une autre, chacun selon ses moyens, pour que toute personne, toute famille puisse vivre dans la dignité.
Partout où le Mouvement ATD Quart Monde est engagé nous sommes en lien avec des familles très pauvres, celles que l’on n’entend jamais, celles que presque personne ne considère, celles que l’on se contente d’observer et que l’on prétend incapable du moindre discernement, ces hommes et ces femmes dont l’intelligence même est remise en cause. Partout ces familles nous montrent au quotidien que ces représentations sont fausses et sont liées à une méconnaissance du milieu de la pauvreté. Ces mêmes familles nous ont toujours montré que lorsqu’on les prend au sérieux elles ont, à tous niveaux, une réelle richesse dont notre société ne peut se dispenser.
Ce qui fragilise la famille très pauvre c’est le quotidien, le manque de ressources, le temps passé dans les démarches, la santé fragile, la violence que subissent les familles dans le quartier, par des voisins, par des jeunes squatteurs qui les empêchent de participer, de sortir, de faire des choses en famille. C’est aussi le manque de liens, l’isolement, la non connaissance de ses droits, la mauvaise image de soi renvoyée par les voisins, la société, les travailleurs sociaux, les enseignants (préjugés, idées reçues), travail précaire ou sans travail, plus d’argent pour les fins de mois. Les adultes ne mangent qu’un repas par jour pour que les enfants puissent manger correctement.
Mais je pourrais aussi prendre les choses à l’inverse et dire qu’est-ce qui renforce une famille fragilisée par la vie ?
Le regard bienveillant que l’on porte sur cette famille, le regard extérieur fait parfois très mal au sein de la famille, surtout parce que l’on pointe les difficultés, encore et toujours mais jamais les efforts, jamais les forces qui pourraient être des leviers pour que la famille aille mieux. Regarder une famille comme des problèmes, ce n’est pas lui permettre de développer tout son potentiel. Une volontaire qui vit dans un quartier auprès des familles me racontait ses liens établit avec une maman dont la vie de famille est fragile, elle dit ceci : « Je pense à cette maman chez qui je vais lire depuis un an et demi. Elle a beaucoup de finesse, de compétences même si elle est débordée par ses enfants. La directrice de l’école m’en parle comme d’une personne incapable. Effectivement à l’école cette maman baisse la tête, ne répond pas. »
Des liens qui donnent confiance, je me souviens de cette jeune maman qui disait à une volontaire qui venait régulièrement jouer chez elle avec les enfants : « on a besoin de gens comme toi, tu es là, comme un pilier sur lequel on peut s’appuyer. Tu as confiance en la vie, cela me donne confiance car autour de moi, tous les adultes que je connais ont les mêmes problèmes que moi ! »
Une vie digne, avec un logement décent et des ressources suffisantes,
Etre acteur de sa vie : trop souvent les professionnels prennent la place des parents, ils n’ont pas besoin des parents pour le bien être des enfants,
Etre de son quartier : d’y être attendue et d’y avoir une vraie place, d’avoir des lieux de dialogue citoyen à égalité et dans de vrais échanges réciproques.
Toute famille existe dans une relation sociale avec un environnement qui lui garantit des solidarités, où elle est reconnue et respectée, où l’on attend d’elle une participation en premier lieu au niveau de l’éducation de ses enfants.
Toute famille a des projets de vie meilleure pour ceux qu’elle aime. Mais encore faut-il que ces projets soient entendus et reconnus, que l’accès aux droits fondamentaux soit effectif, que des conditions soient mises en place pour que la famille elle-même puisse réaliser ses projets. Ce n’est pas le cas pour les familles en situation de grande pauvreté.
Qu’allons-nous faire, chacun de nous, pour que toute famille puisse vivre ses projets dans la dignité ?