Vivre Ensemble

Bonjour à tous. Je vais être sans doute beaucoup plus concrète que mes prédécesseurs, c’est ma façon de vous partager ce que nous vivons à ATD Quart Monde.

Depuis ce matin on a beaucoup parlé d’ATD Quart Monde, je voudrais remercier toutes les personnes qui l’ont fait. C’est vrai, ATD Quart Monde a une place particulière dans cette maison (le CESE) depuis 1979, puisque Joseph Wrésinski, notre fondateur, a siégé au Conseil de 1979 à 1988 en produisant un rapport qui fait date intitulé « Grande pauvreté et précarité économique et social », puis Geneviève Anthonioz-de Gaulle a pris sa suite jusqu’en 1998 publiant un rapport pour préparer la loi de lutte contre les exclusions.

ATD veut dire « Agir Tous pour la Dignité ». Le combat d’ATD Quart Monde est éminemment politique au sens premier du mot « politique ». Notre combat est vraiment que les personnes qui vivent dans la grande pauvreté puissent retrouver leur dignité, avec elles nous cheminons, avec elles nous réfléchissons et agissons pour changer notre société. Comment faire pour que notre société éradique la pauvreté et la grande pauvreté ?

Je voudrais revenir sur quelque chose qui a été dit un certain nombre de fois et sur le sondage qui vient d’être montré parce que je suis toujours un peu gênée d’entendre que nombre de français ont le sentiment qu’ils peuvent devenir pauvres voir très pauvres. Nous sommes tous pétris d’angoisses différentes selon la vie que nous menons, mais il faut quand même savoir de quoi nous parlons lorsque l’on dit « vivre dans la pauvreté ». C’est vivre sous le seuil de pauvreté, qui est de 960 € par mois, mais vivre avec le RSA c’est vivre avec 450 €. Comment faites-vous pour vivre aujourd’hui en France avec 450 € par mois ?

La définition de « vivre dans la pauvreté », je ne vais pas vous la relire, mais celle qui me sert de référence est celle qui a été écrite, et surtout discutée avec les collègues du Conseil économique et social à l’époque par Joseph Wrésinski puis votée dans cette enceinte en février 1987, et reprise par l’ONU en 1996, c’est « perdre une ou plusieurs de ses sécurités : perdre son emploi, son logement, avoir des difficultés pour vivre en famille, avoir des problèmes de santé, … »

Et elle conduit à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence, qu’elle devient persistante, qu’elle compromet les chances d’assumer à nouveau des responsabilités et de reconquérir ses droits par soi-même dans un avenir prévisible.

Là je souhaite insister, la grande pauvreté casse terriblement les gens et de façon souvent durable.

J’aurais vraiment aimé, il faudra y songer pour la prochaine fois, qu’une personne qui a l’expérience de la grande pauvreté puisse venir vous parler ici.

(Applaudissements)

Vous nous demandez de faire des propositions pour le vivre ensemble. J’ai un certain nombre d’idées, j’en ai même plein ma besace. Une ou deux choses d’abord.

Pour nous, à ATD Quart Monde, l’une des choses qui nous semble essentielle pour ne plus avoir 8 millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté en France, c’est qu’il faut un vrai changement de regard et faire changer les choses en profondeur dans notre société dans un certain nombre de domaines.

L’historienne de ce matin disait que nous avions dans notre poche un projet d’éradiquer le chômage de longue durée. Oui, nous avons la folie de croire qu’il est possible d’éradiquer le chômage de longue durée, et pour cela, nous voulons l’expérimenter sur trois territoires en France et nous espérons bien y arriver afin que ce soit multiplié sur tout le territoire. Eradiquer le chômage de longue durée, ça changerait drôlement les choses dans notre pays !

Nous voulons aussi changer les choses dans le domaine de l’éducation. Comme le disait Philipe Da Costa à l’instant, en France, et l’enquête PISA le redit aussi : notre système d’éducation est terriblement inégalitaire. Dès la maternelle des enfants sont mis de côté, des enfants sont jugés comme incapables. Une inspectrice générale de l’Education nationale racontait la semaine dernière que des enfants en maternelle disent : «Je suis nul, je ne peux pas le faire » c’est très grave et franchement dommageable pour leur avenir. Pour cela ATD Quart Monde travaille depuis de nombreuses années dans le domaine de l’éducation et je vous invite à lire le livre « Tous peuvent réussir, partir des enfants dont on n’attend rien. »

Une chose essentielle aussi, il faut que nous arrivions à recréer du vivre ensemble. Je vais vous raconter une courte histoire mais vraie, qui me révolte. Un enfant vient dans son école avec un gâteau parce que c’est son anniversaire -l’institutrice incite tous les enfants à venir avec un gâteau le jour de leur anniversaire-, cet enfant a des difficultés dans sa vie familiale : il vit de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel avec sa famille puisqu’ils ont été expulsé de leur logement. Eh bien lorsqu’il apporte son gâteau, un certain nombre de camarades de sa classe ne veulent pas goûter son gâteau, il n’y a eu que quatre enfants dans la classe qui ont goûté le gâteau. Pire encore : quand l’institutrice, assez choquée de voir tous ces enfants refuser le gâteau, après avoir essayé un certain nombre de gestes pour atténuer l’échec, elle l’a apporté en salle des professeurs pour partager ce gâteau à la récréation avec les enseignants, aucun d’entre eux n’a voulu partager le gâteau parce qu’il venait de cet enfant. C’est inacceptable.

Notre pays est arrivé à un stade où nous ne pouvons plus accepter que les plus pauvres soient montrés du doigt comme c’est le cas tous les jours.

Les plus pauvres sont montrés du doigt, servent de bouc émissaire car nous ne les connaissons pas, nous ne savons pas ce qu’ils vivent. Et quand on ne connaît pas quelqu’un, on ne peut pas en parler, on ne peut pas le comprendre.

Je me permets juste de faire une seconde de publicité, mais c’est de la publicité pour mieux vivre ensemble ! Pendant la campagne présidentielle de 2012 nous avons réfléchi à des idées reçues car, vraiment ce n’était plus possible de montrer les plus pauvres du doigt comme cela et nous avons combattu ces idées reçues, depuis nous avons décidé d’en faire un livre « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté » (il ne coûte que 5 euros !).

Je me permets d’en faire la publicité parce qu’en deux mois, nous en avons vendu 30 000 exemplaires et surtout, nous sommes avec des partenaires avec lesquels nous ne sommes pas habituellement, nous sommes avec des syndicats, CFDT, CFTC, CGT, FO, UNSA et la MSA, donc avec les agriculteurs, avec les Scouts et Guides de France, et d’autres associations, … etc.

Je trouve très important que nous soyons tous, secteur associatif, syndicats, la société civile, tous ensemble pour dire « Non, nous ne voulons pas être divisés, être les uns contre les autres, nous voulons nous connaître, nous voulons bâtir ensemble la société de demain »

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