Chers collègues je souhaite démarrer cette intervention en rendant hommage à Thierry Rauch décédé ce matin à 51 ans, cet homme était un militant des droits de l’homme qui m’a beaucoup soutenu depuis que je représente ATD Quart Monde dans cette maison.
Les travaux d’ATD Quart Monde au sujet de la vieillesse et de la fin de vie des personnes qui ont la vie très difficile, ne sont pas des travaux aussi structurés et travaillés que sur bien d’autres sujets. Notre Mouvement a été créé en 1957 par Joseph Wrésinski. Depuis plus de 50 ans des volontaires permanents vivent aux côtés des populations les plus pauvres dans diverses régions de France et du monde. Nous n’avons pas fait d’étude particulière sur la vieillesse jusqu’à présent, mais nous avons une sacrée matière car chaque jour les volontaires écrivent ce qu’ils découvrent de la vie des personnes très pauvres ; la ténacité, le courage de ces familles au quotidien pour vivre dignement ou même survivre.
Ce que je peux vous dire aujourd’hui …
- On meurt jeune lorsque l’on vit dans la pauvreté, ou même la grande pauvreté. Les personnes les plus pauvres ne bénéficient pas ou très peu de la médecine préventive, ils décèdent non pas à la suite d’un traitement mais bien souvent parce qu’un traitement n’est même plus nécessaire. Nous avons nombre de témoignages qui disent combien déjà très malades les personnes qui vivent dans des conditions très difficiles sont souvent rejetées par l’hôpital, parce qu’elles y arrivent trop cassées, broyées par une vie trop rude et vont mourir chez elle ou chez leurs enfants dans des conditions non acceptables en 2014 dans notre pays.
- Les femmes et les hommes qui vivent dans des conditions de pauvreté ou de grande pauvreté, bien souvent depuis leur enfance, décèdent souvent trop jeunes parce qu’épuisés d’une vie de misère ; leur corps étant usé par des années de vie difficile, ou négligé parce c’est difficile de se soigner, et que la survie mobilise déjà toutes les énergies de la personne. Je suis impressionnée du nombre d’adultes jeunes (moins de 45ans) que nous accompagnons dans leur dernière demeure chaque année.
- Une étude de l’Inserm montre que les personnes qui vivent à la rue, dans des cabanes, dans des conditions très difficiles durant plusieurs années ont une espérance de vie de 49ans contre 81ans pour le reste de la population française, c’est effarant. 32ans d’écart d’espérance de vie entre une personne qui subit la pauvreté et moi ! Cet âge correspond à l’espérance de vie dans les pays d’Afrique Congo, Mauritanie, Niger, Kenya, …. En France en 2013 plus de 400 personnes sont décédées dans la rue, c’est le collectif des morts de la rue qui donnent ces chiffres.
- Nous l’avons constaté lors de l’été caniculaire, l’oubli des personnes âgées par les autres n’est pas l’exclusivité des plus pauvres. Simplement, les très pauvres pourraient nous mettre en alerte, parce qu’ils subissent l’inutilité sociale et la négation de leurs capacités, notamment affectives, bien avant que d’être âgés. Les personnes très pauvres en fin de vie que nous rencontrons vivent dans des quartiers « difficiles », dans des cabanes, des campements, des caravanes, de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel, dans la rue …
L’espérance de vie est de plus en plus réduite au fur et à mesure que l’on descend dans l’échelle sociale. Mais même en vivant moins d’années, chaque personne est en droit de vieillir dans la dignité et la tendresse, plutôt que dans la solitude et le délabrement. La vieillesse n’est jamais que l’aboutissement de toute une existence.
L’injuste sort des pauvres peut difficilement se mesurer uniquement en termes d’accès à des droits économiques et sociaux. Face à la vieillesse, comme face à la maladie ou à la mort, on pourrait croire de prime abord que nous sommes tous égaux, et c’est vrai en partie : le cancer, et toutes sortes de maladies graves frappent dans toutes les couches sociales (sans doute davantage les très pauvres mais ils décèdent avant de recevoir des traitements), et la prise en charge de la sécurité sociale à 100% dans ces cas là est égale pour tous, au moins en France.
Mais la vieillesse est aussi la résultante de toute une vie : si pendant toute votre vie, on s’est évertué à briser les liens qui vous rattachent à l’intérieur de votre famille et dans votre environnement, comment ne pas sombrer dans la solitude ? Si pendant cinquante ans ou plus les autres adultes se sont ingéniés à vous dire que vous ne valez rien, que vous n’êtes capable de rien, et que vous êtes néfaste pour votre entourage … comment trouver dans le vieillissement la sérénité, la capacité d’aimer et d’enraciner les plus jeunes dans une histoire dont ils puissent être fiers ?
Comme je le disais en démarrant ce propos, vieillir, lorsqu’on a vécu toute son existence dans la misère : quel luxe ! Il y en a tant, et tant, qui meurent d’usure, bien avant que d’être vieux. D’autres ont l’air vieux, mais lorsque l’on découvre leur état civil, ils ont vingt ans de moins que ce qu’ils paraissent. Certes, ce n’est pas vrai pour tous. Ainsi, Madame Janine, qui après une vie de misère, vraiment difficile a fini ses jours dans une maison de retraite : elle n’a jamais pu s’habituer au lit douillet de sa chambre, et du coup elle dormait sur le tapis au pied du lit. Le personnel l’a acceptée comme elle était.
Un autre exemple : les parents de Joël, malgré toutes les duretés de leurs vies, ont atteint l’âge de la retraite. Qu’ils étaient heureux ! Enfin, ils avaient droit à des ressources régulières et honorables, ils touchaient le minimum vieillesse. Bien sûr, on peut dire que ce n’est pas beaucoup, comparé à ce que touchent d’autres personnes âgées, qui peuvent se permettre de faire des voyages, de gâter leurs enfants et petits-enfants, de s’offrir des loisirs onéreux. Ce n’est pas beaucoup pour se maintenir en bonne santé, se payer le coiffeur ou l’appareil dentaire qui feront de vous des “ vieux présentables ”.
Mais comparé à toutes ces années vécues dans le dénuement, l’angoisse, les humiliations, ces années où l’on n’arrivait pas à assurer le nécessaire aux enfants, où ceux-ci vous étaient parfois arrachés, ces années où l’on n’a jamais connu un logement qui représente une sécurité, un travail qui vous confère la dignité et la fraternité avec d’autres travailleurs … eh bien le minimum vieillesse, c’est la respectabilité. Le drame de beaucoup de gens très pauvres, c’est que cette respectabilité arrive trop tard.