Article éducation et devenir Août 2016
Cahier : les parents, la famille, l’élève et l’école
Résumé
Notre système scolaire est terriblement inégalitaire en particulier pour les enfants issus de milieu défavorisé. Tous les parents veulent la réussite de leurs enfants à l’école, certains détiennent les clés qui vont permettre à leurs enfants de développer leur intelligence à égalité des autres, voir plus rapidement ; d’autres parents (ceux qui ont une vie particulièrement difficile, qui vivent dans la pauvreté ou la grande pauvreté) ne détiennent pas ces clés. La réussite de tous les enfants à l’école dépend aussi de chacun de nous à travers des actions collectives, de soutien, de découverte, …
La réussite de TOUS les enfants à l’école dépend aussi de chacun de nous
Depuis plus de trente ans je suis alliée (membre actif n’ayant pas connu la misère) d’ATD Quart Monde (Agir Tous pour la Dignité Quart Monde) et j’ai de ce fait le privilège de cheminer aux côtés de familles qui vivent au quotidien dans la grande pauvreté. Ces parents, dont le quotidien est si difficile, trop souvent insupportable, m’ont fait changer de regard et comprendre combien la réussite de tous les enfants à l’école dépend aussi de chacun de nous.
Je peux témoigner que la première préoccupation de ces parents pour leurs enfants : « C’est que nos enfants se bâtissent un avenir meilleur que le nôtre, et pour ça il faut qu’ils réussissent à l’école. »
Comme le rappellent les études de l’OCDE et bien d’autres, notre système scolaire est terriblement inégalitaire, en particulier pour les enfants issus de familles défavorisées. La DEPP (direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance de l’Education nationale) a publié nombre de statistiques renforçant ces constats. Ainsi selon la DEPP les enfants de milieu défavorisé sont majoritairement dès le plus jeune âge orientés vers les filières spécialisées voir les filières du handicap ; je me permets d’ajouter que ces orientations non choisies ne leur permettent que trop rarement de développer leur intelligence à égalité des autres enfants/jeunes. (cf Avis du CESE Une école de la réussite pour tous 12 Mai 2015 http://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2015/2015_13_ecole_reussite.pdf ). Les enfants qui vivent dans la pauvreté sont actuellement 3 millions dans notre système scolaire et 1,2 millions vivent dans la très grande pauvreté (grande pauvreté = précarité extrême, vivre avec des problèmes de logement, très souvent de santé, très peu de moyens moins de 500 euros/mois pour un adulte).
« Tous les parents, même les parents éloignés de l’école, veulent la réussite de leurs enfants.
Tous les parents ont quelque chose à apporter à l’école. »
Je souhaite vous partager ici le témoignage de Florence, une femme qui a vécu dans la grande pauvreté et qui vient de nous quitter prématurément à 48ans.
« Je suis parent de 4 enfants. J’ai deux filles qui sont déjà majeures, j’en ai une au Lycée et mon dernier est au collège en quatrième. J’ai aussi une petite fille qui va rentrer au CP en septembre. Pour moi, la scolarité de mes enfants fait partie de moi ! J’accorde une grande importance à leur réussite et à leur avenir.
J’ai eu l’opportunité, il y a quelques années, de pouvoir me présenter en tant que parent délégué en primaire, lorsque mon fils était en CE1. Pour moi ce fut une joie d’entendre, d’écouter, de parler, de partager autour de la relation entre les parents, l’école et les élèves. J’ai même pu proposer une idée qui a été retenue et mise en place : J’avais pu constater que beaucoup d’enfants de l’école primaire se rendaient seuls à l’école. […] Mon idée de départ a été enrichie par d’autres propositions venant des autres. Et tout cela a abouti à la mise en place du pédibus qui répondait au problème de sécurité des enfants et par la même occasion incitait les enfants à être plus présents à l’école. Le projet, au final, a pu se réaliser et j’en suis très fière !
Pendant les réunions, en revanche, je ne me sentais pas forcément très à l’aise. Je ne prenais pas toujours la parole. Pendant les temps de pause-café, les parents (mamans) délégués parlaient souvent entre elles mais je ne me sentais pas intégrée dans le groupe. Elles avaient toutes des professions avec des postes à responsabilité alors que moi j’étais à la recherche d’un emploi.
Je n’avais pas le même langage. Quand j’utilisais des mots, quand je cherchais mes mots et quand je demandais la signification de certains mots utilisés, il y a des regards qui m’ont blessée. J’avais un peu l’impression d’être le « cas social » du groupe. J’avais l’impression de sentir un fort décalage entre elles et moi. […]
Et puis, à cette époque j’avais peur du jugement, je ne me sentais pas à l’aise pour aller vers elles. Et elles, elles ne faisaient pas attention à moi. Je n’arrivais pas à trouver ma place. Place qu’on n’a pas trop voulu me faire non plus. […] Ça aurait été sympa de prendre un temps d’accueil en début d’année pour faire plus connaissance […] Cela aurait peut-être permis de faire tomber les préjugés parfois hâtifs que l’on peut avoir les uns sur les autres. […]
Aujourd’hui les choses ont changé. Je ne suis plus déléguée de parents mais j’ai pu rejoindre le « groupe école » d’ATD Quart Monde qui m’a donné le courage de mon acharnement pour que mes enfants puissent avoir la chance de réussir et d’être scolarisés. J’ai pu parler avec d’autres : des parents, des enseignantes de ce qui se passait à l’école de mes enfants, j’ai pu avoir des réponses à de nombreuses questions que je me posais. Nous réfléchissons ensemble sur l’école.
Aujourd’hui, je n‘ai plus peur de parler. Je vais très souvent voir les autres parents du collège ou du lycée de mes enfants et je leur parle. De même s’il y a un souci avec un de mes enfants, je n’hésite plus à aller voir le professeur et le lui en parler. J’ai parfois dû me battre pour être écoutée. Je me défends et je fais valoir mes droits aussi, lorsque c’est nécessaire.
Pour moi en tant que maman je mène ce combat : « Que tous les enfants aient le droit d’être scolarisés et dans de bonnes conditions. ». Je le mène pour mes propres enfants, mais aussi pour ceux des autres. Car leur avenir dépendra de leur scolarité. »
ATD Quart Monde mène depuis près de 60 ans le combat politique (au sens premier du terme, au sens de changer la société afin que les plus pauvres puissent vraiment prendre part aux réflexions et aux décisions) d’éradiquer la misère en France et partout dans le monde, de faire que l’égale dignité des êtres humains soit vraiment réalité pour tous. Nous en sommes convaincus rien ne pourra changer dans notre société, tant que l’expérience, les savoirs et les pensées des personnes qui vivent au quotidien dans la grande pauvreté ne seront pas pris en compte. C’est pourquoi nous menons ce combat à partir de l’expérience des personnes qui vivent dans la grande pauvreté et sur le terrain en expérimentant par des « projets pilotes » dans les domaines des droits fondamentaux, dont celui de l’éducation.
Je souhaite vous présenter ici trois projets menés sur plusieurs années avec des familles ayant l’expérience de la grande pauvreté, des enseignants, des acteurs de quartier et des parents solidaires (parents ne vivant pas dans la pauvreté et qui respectent la carte scolaire, ils sont solidaires de tous les autres parents).
Espace parents et Outil de formation
Ainsi à Maurepas (un quartier de Rennes) durant plusieurs années enseignants, parents d’élèves FCPE, membres de l’éducation nationale, parents ayant l’expérience de la grande pauvreté et volontaires permanents d’ATD Quart Monde ont expérimenté ce que veut dire « En associant leurs parents tous les enfants peuvent réussir ». Pendant de longs mois ils ont pris le temps de la participation de chacune et chacun par groupes de pairs. Les groupes de pairs sont des groupes où chacun se retrouve avec ses pairs, ainsi les enseignants travaillent entre eux, les parents qui ont l’expérience de la grande pauvreté entre eux, et ainsi pour chaque groupe ; ces temps par groupe de pairs sont essentiels pour libérer la parole et poser les choses pour chacun. Dans chaque groupe de pairs ils ont mis sur la table les questions que l’école leur pose afin de pouvoir vraiment accueillir tous les enfants et tous les parents à égalité les uns des autres, et ce qui de ce fait permettra à tous les enfants de réussir, de développer leur intelligence à égalité les uns des autres. Ce ne fut pas facile, il a fallu du temps, de la patience, de l’écoute, une ferme volonté de mener à terme ce projet et la ténacité de croire en la réussite de tous les enfants. Avec le soutien de professionnels, ils ont petit à petit partagé, croisé leurs savoirs, leurs expériences pour ensemble bâtir les fondements d’un lieu et de temps qui permettent vraiment d’accueillir tous les parents dans une école, dans le respect et l’égalité de chacun. C’est ainsi qu’est né « l’espace parents » animé par un professionnel extérieur de l’école quelques heures par semaine. Ce lieu doit permettre à tous les parents de se sentir accueilli, écouté, et de dialoguer les uns avec les autres.
Ces années de travaux par groupe de pairs, puis communs aux différents groupes, a également permis de faire émerger avec l’aide de Canopé Rennes un outil de formation pour les enseignants, les acteurs de l’école et les parents d’élèves désireux de mieux connaître et comprendre ce que vivent les parents dits « les plus éloignés de l’école » qui vivent un quotidien trop souvent bien difficile. Voici cet outil « Familles, école grande pauvreté. Quand parents et enseignants s’en mêlent » (http://crdp2.ac-rennes.fr/blogs/familles-ecole-grande-pauvrete/
me demander le code d’utilisation à alethgrard@gmail.com ). L’utilisation de cet outil est une formidable occasion de mieux se connaître, de mieux se comprendre, d’organiser des temps de formation communs ou non, des temps d’échanges autour des vidéos qui sont proposées ainsi que des textes.
Une concertation permanente : un dialogue entre professionnels, familles très pauvres et acteurs associatifs à Lille / Fives
A Fives, un quartier de Lille, des permanents d’ATD Quart Monde réfléchissent avec des professionnels (animateurs de quartier, enseignants, …), des parents qui vivent la grande pauvreté au quotidien et les enfants, afin d’améliorer les liens école/famille et permettre la réussite de tous les enfants. Le dialogue entre tous les acteurs, parents, professionnels et enfants, est indispensable à la réussite de TOUS les enfants. Ce dialogue est rendu possible par des projets communs, par la création d’espaces où les parents sont attendus. Il nous faut donner à tous les enfants la possibilité de coopérer, de travailler et de créer ensemble.
A Fives, nous développons un projet transversal école/familles/quartier à travers les campagnes sur les droits de l’enfant :
Pour la septième année consécutive, le Mouvement ATD Quart Monde, avec un collectif, a animé dans le quartier de Fives une grande campagne autour de la date anniversaire de la Convention internationale des droits de l’enfant.
Il s’agit de :
- sensibiliser des enfants dans des classes, des associations, des familles ;
- créer des ponts entre familles-école-quartier ;
- permettre la réflexion des enfants sur un thème, toujours en lien avec le vivre ensemble sans exclusion ;
- associer des parents à une action au sein de l’école ;
- faciliter l’expression de tous ;
- donner l’occasion aux enfants de se faire entendre des adultes lors d’un événement festif.
Nous donnons la parole aux parents dans des actions à la sortie des écoles : les petits mots / expression des parents.
Depuis 2012, nous questionnons devant deux écoles élémentaires de Fives, les parents sur des thèmes divers liés à la scolarité, à l’accueil, au lien entre famille et école…
A l’école Lakanal, ce temps des « petits mots du mardi » s’est mis en place avec la médiatrice familles-école (du club de prévention Itinéraires) et quelques parents, tous les 15 jours, à 16h30, dans la cour de récréation.
A l’école Berthelot, ce temps a lieu tous les 15 jours aussi à 16h30 et 17h30 (après l’heure d’étude), pour toucher le maximum de parents.
Sur un panneau préparé avec quelques parents, nous invitons chacun à s’exprimer sur ce qui lui semble important.
Ces idées collectées sont ensuite repartagées à l’équipe pédagogique de l’école pour une meilleure prise en compte de l’avis des parents et une meilleure relation familles-école.
« Comprendre et agir avec l’école pour les enfants »
Une formation-action à destination des parents de l’école Langevin de Cronenbourg
A Cronenbourg, un quartier de Strasbourg, avec l’association des Francas du Bas-Rhin et l’équipe d’ATD Quart Monde locale nous avons proposé des rencontres aux parents de l’école durant toute l’année scolaire 2015/2016, avec deux objectifs : Une meilleure compréhension du système éducatif, et Comment être acteur, s’impliquer dans l’école de son enfant.
Cette école est située dans un quartier populaire de Strasbourg et accueille des enfants d’origines socioculturelles diverses. Il y a eu en tout 4 rencontres durant l’année scolaire et d’une séance à l’autre entre 5 et 15 parents ont été accueilli à chaque rencontre. Le premier objectif était de permettre aux parents de mieux comprendre l’école de leur enfant et d’y apporter de la lisibilité.
A la demande des parents et durant plusieurs séances nous avons pu expliquer aux parents : Qui étaient les différents acteurs de l’école et quel était le rôle de chacun, Les cycles des apprentissages et le socle commun, et Présenter le projet d’école.
Mais nous avons également réfléchi avec eux, comment ils pouvaient s’impliquer davantage dans l’école. Deux idées sont rapidement apparues : monter un projet commun avec les parents, les enseignants et les enfants mais également des échanges ont eu lieu autour de la question de la participation des parents aux sorties scolaires : Comment les parents pourraient donner envie à d’autres parents de participer à des sorties scolaires ? L’idée a germé de faire un montage vidéo où serait interviewé à la fois des parents, des enfants et des enseignants. Nous avons donc apporté tout le matériel nécessaire et les mamans se sont mises derrière la caméra pour se filmer entre elles, filmer les enfants et une enseignante de l’école. Chacun a pu témoigner avec ses propres mots, de ce que cela lui apportait d’accompagner les sorties : le plaisir, la découverte de lieux inconnus, voir son enfant ainsi que l’enseignant dans un autre cadre…, les enfants de la joie et la fierté d’avoir avec eux les parents et l’enseignante de la nécessité d’être accompagné. Le montage final a été présenté aux personnes qui ont participé à la vidéo. Celle-ci sera un outil qui sera utilisé aux réunions de rentrée scolaire mais aussi aux différentes réunions qui ont lieu pendant l’année suivante.
Se connaître pour mieux se comprendre et souhaiter avancer ensemble vers cette école de la réussite de tous qui permettra à tous les jeunes de notre pays de se bâtir un avenir à égale dignité les uns des autres, c’est sans doute l’une des conclusions que l’on peut faire de ces quelques travaux. La découverte et l’utilisation de l’outil de formation de Canopé Rennes se répand un peu plus chaque jour, alors à vous ! N’hésitez pas à nous contacter.
Marie-Aleth Grard vice présidente ATD Quart Monde
Conseillère au CESE (Conseil économique social et environnemental) au nom d’ATD Quart Monde dans les sections éducation, culture, communication et Affaires sociales, santé.
Rapporteure de l’Avis « Une école de la réussite pour tous » au CESE en Mai 2015
http://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2015/2015_13_ecole_reussite.pdf
alethgrard@gmail.com @AlethGrard Blog : http://www.atd-quartmonde.fr/magrar
Article référence Lille Fives
Lilles Fives Article de la Revue Quart Monde n° 216 http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=5058