Quand un peuple parle.
ATD Quart Monde, un combat radical contre la misère.
Bruno Tardieu, Editions La Découverte
extrait numéro 1
Pourquoi ce livre ?
Un jour, François Geze, fondateur des Editions La Découverte, demande à rencontrer des responsables d’ATD Quart Monde. Il nous dit qu’il regrette qu’ATD Quart Monde soit si mal connu, rangé dans la case ‘caritatif’, sa dimension de mouvement citoyen et politique et son questionnement intellectuel passant inaperçus. Il souhaite que sa maison d’édition publie un livre qui le fasse comprendre. Au fil des discussions, il finit par me proposer de le faire. Au cours de mes 40 années d’engagement avec ATD Quart Monde j’ai souvent partagé ce regret. De fait, ATD Quart Monde est né dans l’ombre, de la rencontre d’un homme né dans la misère avec la population d’un camp pour sans abris à l’écart de la cité. Là, ils se sont révoltés contre la misère comme déni d’humanité — non pas contre la pauvreté qui peut être choisie mais la misère qui isole et humilie. Loin des projecteurs, ils ont mis leurs contemporains au pied du mur de la nouvelle ambition de l’après guerre « d’une humanité libérée de la misère et de la terreur ». Et cette révolte n’a cessé de s’étendre depuis en France et dans le monde, sans pour autant être bien repérée par les milieux intellectuels et progressistes Français. ATD Quart Monde c’est pourtant aujourd’hui un Mouvement implanté dans 32 pays, mobilisant plus de 100 000 personnes très pauvres dans le monde et autant de citoyens d’autres milieux. Ce sont aussi des fruits tangibles, des paradigmes comme l’exclusion sociale, le Quart Monde, des avancées comme la loi d’orientation contre les exclusions, la CMU, le DALO, un apport remarqué dans la loi de refondation de l’école, en France et des avancées similaire à l’ONU et ses agences, le lien extrême pauvreté et droits humains, l’approche du développement par les droits humain pour ne plus éliminer les plus pauvres, ou encore la Journée mondiale du refus de la misère, rare espace de parole des plus démunis dans le monde.
A quoi est dû ce peu de visibilité de la signification politique d’ATD Quart Monde ? Peut être à la représentation commune de ceux qui vivent la misère comme des gens à assister, dont on ne doit rien attendre. Dès lors que la personne qui vit la misère est vue comme simplement un corps à couvrir, à nourrir, un mouvement né au milieu de la misère ne peut être qu’un mouvement caritatif. Qu’ATD Quart Monde s’aventure sur les terrains, politiques, culturels, citoyens, philosophiques, spirituels, épistémologiques, c’est par trop inhabituel pour être crédible.
Une autre raison pour laquelle ce Mouvement n’est peut être pas bien « repéré » du grand public ni dans le champ des sciences politiques tient à sa nature, et à la nature de sa fécondité. On peut dire que ce mouvement qui veut la fin de la misère, n’est pas basé sur une idéologie politique, ou sur une religion. Il s’est bâti hors les murs institutionnels et des crédos intellectuels, avec des gens de toutes convictions, comme une démarche de refus de l’exclusion qui réveille la citoyenneté, et où la libération des savoirs et des potentiels des exclus libère aussi les inclus. Cette démarche est une recherche autant sur le plan de l’être, du faire et du connaître où « tout est né d’une vie partagée, jamais d’une théorie » comme le dit Joseph Wresinski, son fondateur, à propos des débuts du mouvement. C’est une action, au sens d’Arendt, où des actes posés publiquement font bouger des lignes et bouger des gens de plus en plus nombreux. C’est une sorte d’aventure politique, une « conversation courageuse » née d’une petite association de personnes vivant la misère et d’autres et qui va sans cesse s’élargissant, où ceux qui sont enfermés dans la misère et ceux qui sont inclus dans la société se sortent mutuellement de l’impuissance.
Un homme né dans la misère, comme celui qui fut au point de départ de ce mouvement, ne peut pas vouloir seulement aider telle ou telle personne à sortir de la misère. Il veut la destruction de la misère. Il sait qu’elle est un fléau dont l’acceptation défigure l’humanité toute entière, et décrédibilise ses idéaux. Si le droit ou la liberté ne sont pas pour tous, ils ne sont pas. Il s’agit non pas d’aider quelques uns mais de chercher ensemble une humanité plus achevée, à accomplir le pas de civilisation qui permettra d’exclure la misère même de nos sociétés. Cet homme né de la misère dérange et c’est sans doute encore une raison de son peu de notoriété.
Cet essai a pour but de jeter un éclairage sur la nature citoyenne et politique de ce mouvement né sans bruit dans les années 50, et qui a essaimé dans 40 pays et influencé les institutions nationales et internationales. J’ai cherché à faire comprendre ce mouvement, souvent contre intuitif pour quelqu’un comme moi, à travers les moments dissonants, où je me suis moi-même émancipé de représentations et de théories a priori sur les personnes qui vivent la misère et sur l’action à mener. C’est donc une lecture personnelle d’un mouvement de nature profondément collective, ce sont mes propres efforts de théorisations sur un mouvement qui vient de la vie partagée et jamais de la théorie, c’est ma parole alors que le titre annonce la parole d’un peuple dont je ne suis pas originaire, parole que je ne fais que tenter de relayer dans le sens qu’elle a produit en moi — trois contradictions en soi que j’assume, dans l’espoir que des lecteurs pourront y trouver du courage pour s’émanciper eux aussi de ce qui empêche le bien vivre ensemble.
Qui suis-je pour en parler ?
Au moment où ce livre m’est proposé, je viens de quitter la responsabilité d’ATD Quart Monde – France, tenue pour deux mandats de 4 ans. Mais mon engagement dure déjà depuis près de 40 ans, et puise à des racines familiales. Le combat de mes parents, médecin hospitalier et chercheure Inserm à Garches, pour que les enfants « Infirmes Moteurs Cérébraux » soient pris en compte est une de ces racines et un fil de ma vie. Dans le service de mon père à Garches, mon frère et moi vivions des fêtes de Noël où nous étions les seuls enfants « valides » entourés d’enfants IMC. Certains sont devenus amis de mes parents, et ils étaient nombreux à l’enterrement de mon père, leurs corps marqués transformant toute l’assemblée. Ces expériences d’enfant m’ont donné comme une évidence le goût de voir la dignité de chacun, au-delà des apparences. J’ai retrouvé plus tard ce regard radical sur l’humanité de l’autre dans différentes formes de refus de l’exclusion dues à la misère, au handicap, au racisme. La grande connivence entre Jean Vanier et le Père Joseph Wresinski[1] m’a confirmé cette valeur inaliénable de l’être humain, comme source civilisatrice.
Dans ma jeunesse, la France sortait de la guerre d’Algérie, de la colonisation, constatait les ravages de la misère dans les pays dit du Tiers Monde. Mes frères aînés très engagés en 1968, étaient passionnés de l’engagement pour le développement de ces pays. Quand j’avais 13 ans, René Dumont, agronome radical d’avant-garde de l’écologie politique, était venu parler dans mon école d’un quartier privilégié : « L’Afrique noire est mal partie, un Français pollue 100 fois plus qu’un Africain. La terre et l’humanité sont en danger si elles sont guidées par la recherche de plus de richesse pour une toute petite minorité… » De par ma famille, j’avais une forte attache aux valeurs scientifiques : ne pas croire n’importe quoi, critiquer, questionner, vérifier. Et là se trouvait devant moi un homme à la fois engagé, libre des aveuglements d’une bourgeoisie sûre d’elle où j’étouffais, et en même temps sérieux, scientifique. A 13 ans, je me suis promis de devenir comme lui. A 14 ans, un voyage en Algérie avec un mouvement de jeunesse a continué de me montrer combien tronquée était la version officielle de l’histoire du monde apprise à l’école.
Un peu par hasard un chantier de jeune me fit rencontrer ATD Quart Monde ; les photos des gens du bidonville des Grands Chênes à Versailles m’ont sidéré. La misère est à nos portes, et personne ne le dit. J’ai proposé aux animateurs du chantier d’abandonner mes études pour rejoindre les volontaires. Mais un d’eux, Abdallah Zaidi, m’a fait comprendre que ce serait « une connerie ». Lui avait grandi dans le bidonville de la Campa, avait tant galéré à faire des cours du soir pour devenir électricien, qu’il ne pouvait pas me laisser faire ça. « Finis tes études tu reviendras plus tard. » Ce soin qu’il prit de moi me reste comme un repère. De retour chez moi j’ai questionné les miens sur cette misère en France. La réponse que je perçu fut que la misère en France ne peut s’expliquer que par la médiocrité héréditaire des gens. Cela me vexa. Ma mère cependant recevait déjà le journal d’ATD Quart Monde et respectait l’interpellation du Père Joseph.
Une fois entré dans une école d’ingénieur, je proposais à nouveau mes services. J’ai habité un mois de Juillet déterminant dans une cité de transit à Créteil à animer une bibliothèque de rue. J’y rencontrai ma future épouse, elle aussi bénévole, issue d’un autre milieu que le mien. J’étais bouleversé par une chose : les enfants échouaient à l’école, ils détestaient l’école et pourtant ils étaient si drôles, si fins, si intelligents. Alors que j’entamais une thèse de mathématique appliquée, je me faisais battre par ces enfants aux échecs. Un club d’échec était né à l’initiative de Maud Desandré, une de ces résistantes méconnues des quartiers de misère. « Nos enfants ne sont pas plus bêtes que les autres. » Elle le prouvait : de son club sortit la championne de France junior. Son défi me marqua pour toujours. Eric Viney en particulier, orienté en classe spéciale pour déficients, me battait régulièrement. Il était aussi passionné de la guerre de sécession aux USA. Il voulait devenir médecin comme mon père. Il ne savait ni lire ni écrire. Puis tout à coup, poussé par le Mouvement, son père tenta d’apprendre à lire. Il n’y parvint jamais, mais au même moment, Eric en 2 mois, à 9 ans, apprit tout d’un coup. Comme si le combat de son père, enfin exprimé, libérait le fils. Et me bousculait. J’avais été très étonné qu’il me batte aux échecs. Mais pourquoi cet étonnement au fond ? Se révélait ainsi à moi-même des théories reçues : ceux qui sont pauvres c’est parce qu’ils ont échoué à l’école ; et ceux qui échouent à l’école c’est qu’ils sont moins doués ; voilà qui explique tout. Mais là, une rencontre m’obligeait à tout repenser. Je percevais petit à petit un monde qui souffrait sans bruit et qui portait un potentiel de changements radicaux car il bouleversait tous mes repères.
La rencontre avec le Père Joseph Wresinski fut aussi un choc. Un homme marqué par la misère, la portant en lui dans ses colères comme dans sa bonhomie et sa fraternité sans limite. On disait de lui qu’il était un provocateur, il était un provoqué. Il ne supportait pas le mépris des pauvres qu’il décelait là où d’autres ne voyaient rien. A vrai dire, au début je ne comprenais pas ce qu’il disait. Il ne déroulait pas une pensée cartésienne qui démontre que j’ai raison et que tu as tort. Il pensait avec vous. Ses interventions, les histoires qu’il racontait, ses colères amenaient à réfléchir, à bouger les lignes, à se bouger. Mais il ne pensait jamais à votre place. Ne pas penser pour l’autre mais avec l’autre, est devenu un nouveau fil de ma vie[2]. De son vivant les media se méfiaient de lui, de son coté non formaté, imprévisible. Claude Sérillon nous a avoué qu’il était craint sur les plateaux de télévision. Encore aujourd’hui mon milieu, le milieu universitaire français, a du mal à comprendre Wresinski. « Mais il n’a que son certificat d’étude non ? »
En 1981, j’ai voulu être volontaire permanent à plein temps à ATD Quart Monde pour deux ans, interrompant ma carrière de recherche, en tant qu’objecteur de conscience ; j’y ai effectué un service civil à la place du service militaire. Et plus j’y rencontrais des gens très défavorisés plus je voyais qu’ils avaient cette expérience et cette pensée qui me faisait bouger profondément dans mon attitude, dans mon sens des responsabilités, dans mes repères intellectuels. Ils produisaient une sorte de libération de l’apartheid social dans lequel j’avais le sentiment d’être enfermé et qui m’avait fait ignorer l’existence même de la misère pendant toute ma jeunesse. Mon épouse Geneviève a également rejoint ce volontariat permanent deux ans plus tard, et nous sommes partis en mission 4 ans à New York. Nous avons vécu dans un quartier très pauvre avec nos deux premiers enfants, résisté avec nos voisins aux expulsions et mauvais traitements du propriétaire ; j’ai mené des bibliothèques de rue dans des quartiers misérables de New York et elle a écrit les 30 ans d’histoire du Mouvement aux Etats Unis. Ces années ont achevé de me lier définitivement avec ce Mouvement. Mes collègues me poussèrent à puiser dans ma formation et à introduire l’informatique dans les bibliothèques de rue. Il nous fallu repenser complètement l’usage de l’ordinateur avec les familles pour en faire un outil communautaire de partage du savoir. Des chercheurs du MIT se sont intéressés à notre démarche d’encyclopédie de rue dans un petit ordinateur pour que les enfants formulent et partagent leurs savoirs – sorte de wikipedia avant l’heure. Cette aventure fut publiée par les presses du MIT. Cela m’a apporté la preuve que je n’avais pas abandonné ma carrière de recherche scientifique, au contraire j’étais dans une recherche pas seulement intellectuelle, mais mobilisant plus profondément différentes partie de mon être. J’appris à cette époque que Maria Montessori avait inventé sa méthode avec les habitants du quartier le plus pauvre de Rome. Cette excellente méthode est maintenant prisée par tous, et le plus souvent utilisée uniquement par les plus aisés. J’y ai vu une nouvelle preuve que les plus pauvres, que la misère pousse à chercher à changer le monde sont une source immense d’innovation. Ils obligent à repenser et peuvent faire bouger le monde si ils peuvent trouver des co chercheurs à leurs cotés. Plus tard, une autre mission à Boston nous a permis d’approfondir les liens avec les universités. De retour en France j’ai été chargé du réseau international des alliés d’ATD Quart Monde, avec qui nous avons publié des récits d’impact politiques sous le titre Artisans de démocratie, puis de la formation des membres du Mouvement dans le monde. Enfin j’ai été délégué national pour la France de 2006 à 2014, dans une époque où le découragement citoyen et politique est saisissant. En contraste avec ce découragement, j’ai été témoin du fait que les plus démunis ne se résignent pas à cette fatalité, et que leur espoir a le pouvoir de réveiller les autres. C’est pour cela que j’ai accepté le défi d’écrire ce livre et de montrer que la citoyenneté, le politique, c’est nous.
J’ajoute enfin que les organisations et engagements face à l’injustice sont souvent durs et tristes. Peut être parce qu’ils sont mus par la culpabilité des nantis ou qu’ils tombent dans la simplification idéologique. Or j’ai été toujours frappé par l’énergie, l’humour, la joie des fêtes, la tendresse après la rudesse, la beauté des bâtiments et des œuvres collectives, la force des chants qui se vivent à ATD Quart Monde. C’est probablement pour cela que j’y reste. J’ai retrouvé cette même énergie joyeuse dans d’autres mouvements nés de populations pauvres ailleurs dans le monde. Je crois que les mouvements politiques profonds qui changent vraiment les choses sont ceux qui libèrent chez chacun une envie de vivre et un désir de fraternité.
[1] L’Arche de Jean Vanier permet à des personnes handicapées mentales de vivre en communauté avec des personnes qui choisissent de vivre en communauté avec elles. Il existe des centaines de communautés de l’Arche dans le monde. Le Père Joseph Wresinski a souvent fait des formations pour les volontaires de l’Arche et Jean Vanier pour ceux d’ATD Quart Monde. L’engagement radical à vivre la dignité de l’autre, même le plus défiguré, d’en tirer une manière de voir l’être humain et d’en faire une force civilisatrice pour toute la société, sont des valeurs communes aux deux mouvements. Dans sa dernière démarche publique, « Fragilité interdite ? », l’Arche m’a demandé une contribution sur ce lien, voir Coll. Tous fragiles, tous humains Paris, Albin Michel 2012, le chapitre « du penser pour l’autre au penser avec l’autre ». Voir www.arche-france.org.
[2] Dans son premier livre, écrit à la fin de sa vie pour décrire la démarche du Mouvement, il écrit page 104, « Les instruits se laissent emporter par leur propres idées, ils finissent toujours par penser à la place des autres. Ce fut le cas de Lénine et des intellectuels de son entourage » Les Pauvres sont l’Eglise, Le centurion, Paris,1983
Bonjour Bruno,
je suis fort heureuse de lire tes mots…cela me fait du bien et peut m’aider aussi à parler du mouvement. Je pense que je te citerai lors des interventions que je fais en automne à l’IRTS de Metz.
Nous nous sommes rencontrés, cotoyés…sans nous connaître. et ce que tu dis dans ta rencontre avec les enfants handicapés me touchent vraiment. Je n’ai jamais pu en parler dans le Mouvement, mais c’est cette rencontre avec les enfants et personnes handicapées qui m’a nourri dans ma relation aux autres. le regard, l’attention, l’écoute, le partage avec les enfants en IME, m’ont donné cette capacité à être dans l’accueil de l’autre, tel qu’il est.
je pense que nos chemins se croiseront encore, et je te salue amicalement ainsi que ton épouse.
Merci beaucoup Régine
j’ai beaucoup aimé ton commentaire. J’ai essayé de le publier sur le blog mais apparement je ne maitrise pas encore bien tout
beaucoup d’amitié à toi
Bruno
En ce jour J et après avoir lu avec beaucoup d’émotion cet extrait n°1 si riche et si enthousiasmant, j’attends avec impatience de pouvoir lire le reste. Encore bravo pour avoir accepté de relever ce défi et rédigé cet ouvrage si important pour nous tous et toutes; une aide précieuse pour réfléchir mieux sur nos engagements communs. En toute amitié.
Hugues