Le « community organizing » et les très pauvres

Lors d’une rencontre « Pouvoir d’agir » le 16 mars 2012 à Vaulx-en-Velin sur le pouvoir d’agir citoyen, nous avons beaucoup travaillé sur un penseur américain, Saul Alinsky, qui a apporté aux États-Unis une manière d’agir qui consiste à ce que les gens s’unissent afin de se battre pour un problème commun. Il a réussi à ce que des gens d’ethnicités différentes luttent pour des problèmes communs et ne raisonnent pas uniquement en termes ethniques.

ATD Quart Monde s’est joint au collectif « Pouvoir d’Agir », invité par les centres sociaux avec qui on est partenaire dans le projet national « En associant leurs parents, tous les enfants peuvent réussir » qui concerne 23 quartiers. Pour vivre la démocratie, il faut que les gens se parlent, se rencontrent, réfléchissent ensemble, pas juste attendre tous les cinq ans pour mettre un bulletin de vote. Le collectif Pouvoir d’Agir a rédigé un appel puis un manifeste et il a organisé des journées de travail à Vaulx-en-Velin, où il y a eu beaucoup de monde. Le centre de ces journées était, autour de cet homme Saul Alinsky, ce qu’on appelle aux Etats-Unis le « community organizing ». Lisez le livre de Barak Obama, Les rêves de mon père, que je vous recommande. C’est un livre d’une grande honnêteté. Obama essaie de comprendre qui il est avec une mère blanche et un père africain, « comprendre qui je suis dans ce monde qui veut toujours nous classer. » À un moment de sa vie, il est « community organizer » dans les quartiers de Chicago. C’est traduit en français par « travailleur social », mais cela n’a rien à voir. Le travailleur social en France essaie d’appliquer le droit, d’aider les gens à connaître leur droits et y accéder, de soutenir les gens, de les contrôler aussi un peu au passage. Là, c’est une autre optique qui consiste, avec des méthodes très précises, à rencontrer tout le monde dans un quartier, à faire en sorte que les gens n’aient pas peur, qu’ils se réunissent, et à identifier des problématiques, à créer un rapport de forces, un rapport de revendications autour de ces problématiques. C’est une logique qui vient tout droit du syndicalisme que Saul Alinsky a beaucoup étudié et qu’il a appliqué hors du monde de l’économie, c’est-à-dire au monde essentiellement du logement, etc. Un community organizer est quelqu’un qui organise la communauté pour se fédérer autour de quelques luttes précises. Ça peut être : « C’est pas normal que dans notre quartier il n’y ait pas de ramassage de poubelles alors qu’au centre-ville de Chicago, il y en a trois fois par semaine. » Ça peut être : « C’est pas normal qu’on n’ait toujours pas de chauffage ! » Ces méthodes-là, ATD Quart Monde les connaît bien puisqu’on est aussi présent aux États-Unis. Elles sont arrivés en France maintenant et l’on en parle beaucoup dans le milieu du travail social. En soi, c’est une bonne chose, puisque cela veut dire que le travail social en France redécouvre le côté collectif du travail social. L’idée de base est que les gens ne peuvent pas être seuls face à l’institution, même si l’institution a inventé les droits les plus pertinents et les plus précis possible. À un moment donné, il faut pouvoir mettre en oeuvre ces droits avec son voisin pour pouvoir rentrer en partenariat. Moi, M. Tardieu ou Mme Tardieu, tout seul face à l’institution, je ne peux pas entrer en partenariat. Il faut équilibrer les forces afin d’avoir un vrai partenariat. C’est toute l’idée d’Alinsky. Les sociologues de la démocratie participative ne jurent aujourd’hui que par cela.

Lors de la rencontre « Pouvoir d’agir » à Vaulx-en-Velin, ATD Quart Monde a eu un propos un peu plus nuancé que je vais essayer de vous résumer en deux mots. Geneviève, mon épouse, et moi, nous nous sommes formés à ces méthodes-là aux États-Unis. Nous les avons trouvées très intéressantes, et si je suis passionné par les Comités Solidaires pour les Droits, c’est aussi à cause de cela : à un moment donné, il faut se mettre ensemble en collectif et il faut imposer de poser une question. Il ne faut pas éternellement attendre que l’institution comprenne mon problème. Nous avons appliqué la méthode. Je l’ai appliquée avec ATD Quart Monde à New York. Geneviève l’a appliquée à la création de l’organisation Alinsky sur Boston. À East-New-York où on avait été dix ans auparavant, les community organizers sont arrivés ont transformé le quartier alors que c’était un quartier extrêmement détruit, découragé, etc.

Mais nous avons aussi vu les limites de ces méthodes. Notre équipe pouvait témoigner du fait que 30% des familles les plus pauvres du quartier étaient parties parce qu’en réalité, ce sont des méthodes qui s’appuient sur le pouvoir d’abord : « Tous ceux qui veulent que ça change, vous venez. Tous ceux qui en ont marre, vous venez. Lorsque l’on sera suffisamment nombreux, on pourra créer un rapport de force, et quand on aura créé un rapport de force, on pourra soulever des vraies questions. » Tant que l’on n’a pas le sentiment de sa force, on n’ose pas soulever les vraies questions. C’est vrai. Cependant, les gens qui voient arriver les community organizers et qui sont vraiment dans la misère, ils ne voient pas trop la différence entre eux, le policier, l’administration, le premier ministre : « On ne les comprend pas, ils ne nous comprennent pas. » Bien souvent, si on ne rentre pas d’abord dans une relation de connaissance avec les familles défavorisées qui leur permette de dire ce qui est le plus insupportable dans leur vie, il n’est pas vrai qu’elles ont assez confiance dans leur pouvoir pour aller aux réunions sans en savoir l’objet.

Lors de la rencontre « Pouvoir d’agir », je me suis donc permis de mettre un pavé dans la mare en disant : « Alinsky, c’est très joli mais c’est aussi une vaste opération d’écrémage s’il n’y a pas en même temps la volonté absolue d’aller chercher les familles les plus défavorisées. »

Il y a deux manières de le dire.

Soit on dit d’une manière parfois un peu condescendante : « Il y a encore des gens qui souffrent le plus. » On peut dire aussi : « Ce sont les familles les plus défavorisées qui vont vous amener les problématiques les plus radicales, les plus profondes. Et si vous voulez un combat qui soit vraiment profond, qui touche vraiment aux racines des problèmes, il ne faut pas seulement être très nombreux et très puissants, il faut avoir avec vous ceux qui vivent les situations les plus extrêmes. » Parce que, finalement, les rapports de force créés par Alinsky changent beaucoup les conditions matérielles : cela permet de changer les maisons, cela permet d’obtenir des choses, mais cela ne permet pas forcément de transformer des relations dans l’école, par exemple.

Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’Alinsky s’appuie beaucoup sur la tradition politique américaine et anglaise et sur la révolution américaine, qui s’inspirent de la révolution anglaise. La révolution anglaise n’a jamais prétendu à l’universel. Elle s’est dit : « Le roi a trop de pouvoir, il faut créer des équilibres des pouvoirs. » La révolution américaine est totalement copiée sur la révolution anglaise. Comment limiter les pouvoirs ? On crée un sénat qui va limiter le pouvoir du président. « Check and balance », le partage des pouvoirs et le fait que les gens se vérifient les uns les autres.

La révolution française a très peu réfléchi à ça, elle a très vite nommé l’universel, les Droits de l’Homme. Et la révolution russe s’est inspirée de la révolution française. C’est intéressant parce qu’on ne se rend pas compte que nous avons un système politique qui nomme très vite l’universel et qui ne nomme pas vraiment les rapports de force ou le fait qu’ il faut que des gens se mettent en collectif pour défendre leurs droits.

En même temps, si on veut aller vite et être efficace pour gagner le droit, et bien finalement on perd l’exhaustivité, on perd l’universel. Si l’on comprend ce que raconte cette famille qui a le plus de mal, cette famille qui ne vient pas aux réunions de parents, qui ne vient pas à l’espace-parents de l’école, qui dit des choses sur l’école qu’on ne comprend pas, si l’on comprend ce qu’elle raconte, c’est elle qui va poser les questions les plus radicales sur l’école.

À Vaulx-en-Velin, ces réflexions m’ont passionné et ont touché les gens.

Alinsky n’était peut-être pas dans l’universel, il était dans le rapport de forces, mais il a réussi à unir les portoricains, les africains-américains, les blancs, dans des problématiques communes que sont l’école, le logement, etc.

Nous, à ATD Quart-Monde, je pense qu’on ne doit pas trop vite dire qu’on n’est pas dans le rapport de forces, parce que c’est un peu ignorer la nature des choses. Nous voulons quand même équilibrer quand les forces sont bien trop inégales, sans quoi l’on ne remarque même pas la parole des familles les plus pauvres. S’il y a une « alliance » dans le Mouvement, c’est bien pour rééquilibrer même le poids que peuvent avoir ces familles. Parfois nous avons à ATD Quart Monde des propos un peu trop simplistes contre le rapport de forces. Nous sommes pour l’union de tout le monde, c’est bien gentil. Mais il y a des moments où il y a quand même un équilibrage des choses à faire.

Il est évident qu’être avec les familles très pauvres dans un quartier et ne pas être avec la mobilisation collective, cela ne sert à rien. Donc on doit profondément respecter ces mobilisations collectives et les pousser à aller plus loin : pas seulement être fortes et exiger des choses et gagner des choses, mais qu’elles-mêmes aillent chercher aussi les plus démunis.

C’est la même chose pour les syndicats. Il y a 20, 30 ans, les syndicats se méfiaient d’ATD Quart Monde. Ils n’avaient pas besoin de nous. Dans la grande tradition de Karl Marx, les très pauvres étaient les empêcheurs de faire la grève. On les disait prêts à tout pour se mettre d’accord avec le patron, parce qu’ils sont tellement aux abois qu’ils ne vont pas oser se mettre dans un rapport de forces. Donc ils vont casser la grève pour faire une heure de plus. La réputation du sous-prolétariat était d’être celui qui empêche les luttes. Les syndicats ont évolué là-dessus, et on doit beaucoup se réjouir de cette évolution.

Dans un cas comme dans l’autre, on doit respecter profondément les luttes collectives de territoires, les luttes collectives dans le monde économique, on doit les pousser à ne pas devenir la lutte des plus forts parmi les faibles, mais vraiment la lutte de tous.

1 réflexion sur « Le « community organizing » et les très pauvres »

  1. Vraiment très intéressant la vision que tu apportes dans cette relecture de ce que toi et Geneviève avez appris de Alinski aux USA et comment tu le traduit dans le contexte français, y compris le contexte du Mouvement ATD Quart Monde lui-même.
    Si j’avais une nuance à apporter, qui ne contredit pas ce que tu observes mais le complète, c’est que prendre les moyens de permettre la participation des plus pauvres dans les luttes collectives apporte non seulement une plus grande exigence dans les objectifs pour ne laisser personne de côté, mais aussi apporte des nouvelles exigences sur la manière de s’organiser dans la lutte et de la mener qui tienne compte des risques qu’une lutte peut occasionner aux plus faibles.

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