Au pied du mur. Quand la misère devient une question de Droits de l’Homme

Ma contibution au rapport 2012 de la MRIE (Mission Régionale d’Information sur l’Exclusion en Rhône-Alpes – www.mrie.org).

La MRIE naissait au moment où le Rapport Wresinski au Conseil Economique et Social sur « Grande Pauvreté et Précarité Economique et Sociale » commençait à montrer sa puissance. Pour la première fois, un rapport officiel d’une assemblée constitutionnelle abordait la question de la grande pauvreté, non pas en termes caritatifs ou de mesures d’aide aux pauvres mais en termes de droits de l’homme, introduisant une « révolution » lente qui conduit l’ONU, après l’avoir prise en compte lors du sommet social de Copenhague en 1995, à proposer d’adopter fin 2012 en Assemblée Générale les « Principes directeurs de la lutte contre la pauvreté dans le cadre des droits de l’homme. »
« Révolution » parce que problématiser la misère en termes de droits de l’homme, en fait une question qui me concerne en tant que citoyen. En effet un droit qui n’est pas partagé par tous étant un privilège, les droits de l’homme supposent que chacun défende les droits de l’autre autant que son droit propre. Les droits de l’homme sont « les droits de l’autre homme »*.
Dès lors, les personnes en situation de grande pauvreté sont avec moi coresponsables de la société, de la démocratie, de la justice, de la politique, de la paix. C’est un pas de civilisation considérable. Il s’agit de sortir de la relation de « bienfaiteur » à « bénéficiaire » ou « obligé », pour regarder en face si oui ou non, nous considérons le plus pauvre comme une personne d’égale dignité, absolument précieuse, ni plus ni moins que moi-même.

Construire une compréhension citoyenne

Le rapport Wresinski a apporté en 1987 à la République Française une connaissance nouvelle parce qu’il prenait en compte les connaissances existantes sur la pauvreté en y ajoutant la connaissance que les pauvres eux-mêmes ont de leur situation. Ce n’est que dans ces conditions que la connaissance peut devenir pertinente pour l’action. C’est pourquoi les partenaires sociaux qui siègent au CES ont pu au fil des années se dire qu’ils avaient eux aussi une connaissance de la grande pauvreté, en tant qu’employeurs, syndicats,… que toutes les forces vives de la société avaient une prise, un point de vue sur la grande pauvreté qu’ils se devaient de confronter avec celui que les plus démunis avaient eux-mêmes. Les syndicats, par exemple, ont pris en compte les personnes privées d’emploi et considéré que la grande pauvreté était aussi de leur responsabilité.
C’est dans cette mouvance et avec la même intention de mobilisation générale des institutions et des citoyens par une connaissance renouvelée de la grande pauvreté que fut créée la MRIE. La loi contre les exclusions de 1998 s’est appuyée sur cet exemple pour créer l’Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale. Et la MRIE a gardé cet élan initial du rapport au CES avec l’implication des partenaires sociaux, des institutions et des associations. Ainsi produit-elle une connaissance impliquée et partagée, pertinente parce que mobilisatrice. La MRIE procède de ce refus de simplifier les pauvres pour qu’ils correspondent aux actions simplistes qui sont pensées pour eux mais sans eux. Elle est née dans ce courant qui pense que si les citoyens comprenaient mieux les logiques de l’exclusion sociale, ils sauraient les reconnaître et les refuser au quotidien : encourager la construction de logements sociaux dans son quartier, refuser que des enfants soient étiquetés à l’école, que son médecin n’accepte pas les porteurs de cartes CMU, … La MRIE est un organisme paritaire où les forces vives d’une région cherchent à connaître l’exclusion, pas d’un point de vue technocratique, mais avec les populations concernées, les associations dans lesquelles elles se rassemblent, les partenaires sociaux, les institutions. L’avenir de la lutte contre la pauvreté se joue autant au plan mondial, européen, national, qu’à l’échelle de chaque territoire, et doit prendre en compte toutes les dimensions de l’être humain.
Il est ainsi fondamental que chaque région puisse se doter d’un organe pour créer la coresponsabilité concrète de l’effectivité des droits. C’est pourquoi il est impensable que l’Etat pense aujourd’hui faire des économies en réduisant son soutien à la MRIE au moment où se pense une nouvelle phase de décentralisation et où il serait nécessaire de doter chaque région d’un pareil outil.

Il n’y a pas plus de hiérarchie des besoins que de hiérarchie des droits

Paradoxalement, face au défi de la persistance de la misère dans des pays riches, l’être humain construit des explications sans les personnes concernées et arrive à des conclusions déshumanisantes qui « expliquent en éloignant ». Ainsi, l’apparition de l’idée que la misère est une atteinte aux droits humains nous met au pied du mur et des réactions apparaissent, des formes archaïques d’aides renaissent. Des actions se développent qui permettent de « faire quelque chose » sans vraiment se rencontrer, sans prendre le risque de se reconnaître et ces actions renforcent la relation de bienfaiteur à bénéficiaire. Car se reconnaître serait le plus grand risque**. Et notre société retrouve aujourd’hui une violence archaïque qui désigne et exclue le bouc émissaire***. Dans une société qui se radicalise, qui fait de l’élimination un principe naturel, la pauvreté se radicalise, les rapports se déshumanisent. Parallèlement, tout devient marchand. La charité elle-même est devenue une marchandise, les listes de donateurs se vendent, et les campagnes publicitaires de plus en plus chères et sophistiquées utilisent les pauvres pour séduire les donateurs. Elles réduisent la complexité de l’homme en besoin de manger et de se loger, et ainsi contribuent à entretenir la misère. Comme souvent dans l’histoire, les avancées majeures génèrent en même temps des résistances.
C’est ainsi que nombre de nos concitoyens pensent que les surplus alimentaires de l’Europe sont une solution à la misère, qu’il faut créer plus d’abris pour les sans-abris ou que la misère est une fatalité. Comme si elle n’était pas le fruit de nos choix, comme si elle n’était pas « l’œuvre des hommes que seuls les hommes peuvent détruire »****. La lutte contre la pauvreté ne pourra pas faire l’impasse de la responsabilité de tous les citoyens et de la prise de conscience par chacun d’eux que l’acceptation de la misère ne fait que préparer des violences et des souffrances pour nos enfants et pour les générations futures.
Un travail de recherche partagée entre des chercheurs universitaires, des professionnels du champ éducatif et social et des militants vivant la grande pauvreté, a montré que ces représentations des personnes démunies réduites à des estomacs étaient entrées jusque dans la science*****. Ainsi ont-ils pu remettre en cause la théorie de Maslow, qui présente un modèle en forme de pyramide des besoins humains : tout en bas les besoins biologiques, puis au-dessus les besoins sociaux, puis plus haut les besoins intellectuels et, tout en haut, la fine pointe des besoins artistiques et spirituels. Autrement dit, n’essayez pas de parler de politique avec quelqu’un qui vit à la rue, ni de spiritualité avec quelqu’un qui n’a pas de travail, ne cherchez pas à faire goûter l’art à quelqu’un qui ne mange pas à sa faim. Or, toute l’expérience des militants vivant la grande pauvreté participant à cette co-recherche montrait que ce modèle construit par des gens ignorant la vie dans la misère était erroné : c’est en reconnaissant toutes ces dimensions en même temps qu’un être humain peut se sentir reconnu. Une pièce de Shakespeare, une peinture de Van Gogh, une question politique, ont pu permettre à des gens très pauvres de se sentir enfin humains et reconnus comme tels******.

« Ils voudront bien de nos idées mais voudront-ils de la population ? »

Cette question tragique que se posait Joseph Wresinski après le succès considérable que fut le vote de son rapport au CES était ancrée dans toute son expérience d’avoir été pris de haut, d’avoir vu ses parents rabaissés, d’avoir été considéré comme incapable de faire des études. Partout il a pu vérifier que finalement c’est de la population très pauvre que le monde ne veut conduit inexorablement à l’exclusion, au rejet d’un homme par les autres hommes »*******. Mais quand les gens très démunis découvrent que d’autres vivent ce même sentiment d’être compté pour nul, que partout dans le monde il existe comme un délit de pauvreté, ils entament une lente démarche de déculpabilisation, d’émancipation, de libération. Les gens qui vivent la misère savent bien que la misère détruit, et que retrouver la confiance, changer de regard sur soi-même, oser relever la tête, est long, très long. Construire une société qui garantirait l’effectivité des droits pour tous – pas des privilèges pour certains, et l’exclusion pour les autres – sera également très long. Cela a demandé du temps de convaincre le pays de créer la CMU puis de la mettre en œuvre. Cela en demandera pour aller au bout du Droit Au Logement Opposable et construire les logements sociaux abordables dont la population a besoin, pour faire évoluer la pédagogie de nos écoles pour que chaque enfant puisse apprendre avec les autres, construire les soutiens familiaux, former les travailleurs sociaux à une relation de co-construction : tout cela sera long.
Mais une chose pourrait changer tout de suite : qu’il soit interdit d’humilier une personne dans la misère. Que quand elle ose demander ses droits********, elle ne se retrouve pas stigmatisée, traitée différemment parce qu’elle porte les signes visibles de la pauvreté : une adresse, un parcours scolaire, un type de revenu ou d’aide sociale. En un mot, que soit reconnue la discrimination pour origine de grande pauvreté.
Au Canada, en Belgique, dans des textes Européens, la discrimination pour origine sociale est reconnue et interdite. Nos civilisations ont peu à peu reconnu qu’il était immoral et interdit d’être raciste. Même dans une cour de récréation, les enfants le savent. Mais dire à un autre enfant qu’il est un « cas soc’ », lui dire qu’il est un clochard parce que sa famille est hébergée dans un hôtel, cela n’est pas interdit. L’interdire serait un signal très fort, qui empêcherait un maire d’interdire la cantine aux enfants de chômeurs, qui reconnaîtrait enfin la violence du mépris faite aux gens très pauvres, et cette reconnaissance leur permettrait peut-être d’oser devenir ces partenaires indispensables à la lutte contre la misère.

Notes
* Emmanuel Levinas.
** Dans les Bienveillantes, de Jonathan Littell, le héros, un dignitaire nazi, se demande pourquoi tant d’acharnement sur les juifs dans les camps de concentration. Un responsable de camp lui répond : parce qu’au moment d’éliminer les gens on voit dans leur regard qu’on est en fait identique. Et cela est insupportable. C’est contre son propre mépris qu’on lutte si violemment.
*** Illustrée par tous ces jeux télévisés qui mettent en scène l’élimination du plus faible.
**** Joseph WRESINSKI, Refuser la Misère, une pensée politique née de l’action Ed Cerf Ed Quart Monde, 2007.
***** Le croisement des savoirs et des pratiques. Ed de l’Atelier.
****** La MRIE de son côté, par ses travaux participatifs exigeants, en était arrivé à la même nécessité de déconstruire la pyramide de Maslow, pour en faire une sphère où toutes les dimensions humaines sont indivisibles et équivalente. Voir l’intervention de Bruno Lachnitt au colloque les vacances, ou les fruits de la liberté, Mai 2011.
******* In « La violence faite aux pauvres » Revue Igloos N° 39-40 (1968) http://revue-quartmonde.org/IMG/pdf/igloo-n39-40_janv-fev-mars1968-120dpiJPGgris.pdf
******** Des millions de Français n’osent plus demander leurs droits, c’est le scandale du non recours évoqué dans ce rapport à travers les travaux de l’ODENORE.

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