Qu’attendent les jeunes qui rejoignent ATD Quart Monde ?

Contribution à une table ronde autour du rapport de Monseigneur Dagens sur les liens entre l’Eglise Catholique et la société Française

Vous avez souhaité inviter ATD Quart Monde pour votre réflexion sur votre place dans une société en difficulté, en recherche, qui semble a-religieuse ou dans une indifférence religieuse ; peut-être espérez-vous que les plus démunis, par l’intermédiaire de ce Mouvement qu’ils ont créé, peuvent vous éclairer sur notre société, et nous en sommes très touchés. Nous pensons en effet que les très pauvres ont une vision du monde, une vision qui n’est jamais sollicitée, qui manque à notre monde, une vision par le bas, et qui du coup regarde vers le haut, peut nous élever, nous redonner l’espérance.  C’était la conviction et l’expérience de notre fondateur le père Joseph Wresinski, né lui-même dans la misère, de cette misère qu’il nous expliquait parfois en disant : « Ma mère n’avait que des bienfaiteurs, elle n’avait pas d’amis. »
Ce regard sur la société passera par ma voix, celle de quelqu’un d’extérieur à votre Église et à votre foi, mais qui est un ami de l’Église, un ami des croyants. Je reprend à mon compte ce mot de Ghandi : « J’aime les croyants, car ils ne se prennent pas pour Dieu. »
ATD Quart Monde est une aventure provoquée par les très pauvres, qui réunit des personnes de toutes convictions, de plusieurs spiritualités et religions. Nous affirmons que nous sommes un mouvement intérieur, comme un mouvement à l’intérieur de chacun de nous, de ses membres, qu’il soient pauvres ou riches, un mouvement de refus du mépris pour l’homme, du refus de l’abandon de l’homme, un mouvement d’indignation.
Un mouvement intérieur, un mouvement collectif, car nous cherchons à ce que les gens se retrouvent, ne soient pas seuls, osent appartenir, s’associer, se défendre ensemble, se reconnaître, vivre la fraternité inclusive. Un mouvement intérieur, un mouvement collectif et un mouvement civique et politique qui veut faire changer la cité. Vous savez tout cela.
Alors, quel regard portons-nous sur la société d’aujourd’hui, nous, très pauvres et autres citoyens réunis dans cette aventure d’ATD quart monde ?
Je me suis posé cette question en me demandant ce que les jeunes qui nous rejoignent cherchent en venant avec nous se rapprocher des plus pauvres ? Qu’est ce que cela révèle des attentes de la société ?
Des jeunes nous rejoignent en nombre, se méfiant des idées et des idéologies, surprenants par leur apparent manque d’idéal ou de système tel que nous pouvions le concevoir dans ma jeunesse, et passionnés d’expérience humaine, de rencontre, de dialogue, du « chacun » dont parlait Mgr Dagens, passionnés de dépasser l’apartheid social.
Alors, qu’est ce que je leur raconte qui les intéresse, que voyons-nous qui les intéresse ?
Nous voyons une société qui retrouve des violences archaïques, capable de prendre des boucs émissaires de manière décomplexée. Ce mot décomplexé est lourd de sens. Je veux vous parler de Marie-Christine, voisine de Marie-France Zimmer qui nous l’a raconté avant-hier. Marie-France Zimmer a grandi dans la misère. Elle est devenue militante Quart Monde et fait partie comme moi des 5 délégués nationaux du Mouvement ATD Quart Monde. Elle nous raconte qu’avec les annonces sécuritaires de cet été 2010, sa voisine Marie-Christine, sa fille et leurs trois enfants ont dû déguerpir. Ils ne sont pas Rroms, ils ne sont pas du voyage non plus. Ils étaient juste dans des caravanes car ils ne pouvaient plus payer leur loyer de HLM et avaient trouvé cet arrangement avec un agriculteur. Mais la pression sur les maires et sur la gendarmerie a fait qu’ils ont été chassés ; ils se cachent maintenant dans les bois. Ils partent dans l’errance.
La stigmatisation des très pauvres, la discrimination qu’ils subissent est de plus en plus forte.
Et quand nous l’affirmons, quand nous saisissons la Halde pour dire que le mépris des pauvres devient pregnant, tout le monde est étonné.
La société est capable de plus en plus d’inhumanité aveugle et de le théoriser, de le proclamer, ce qui est nouveau. Le discours sur les pauvres s’est durci et cela, beaucoup de gens le sentent, sentent que des logiques de nécessités sont capables de broyer l’homme. Tout rationaliser, tout transformer en procédures dans le social, dans l’hôpital, et aussi dans l’entreprise, mène à une élimination systématique du maillon faible.
Les politiques de réductions de la pauvreté de 50% de 30% de 20% mènent inévitablement à s’intéresser aux moins pauvres parmi les pauvres, pour atteindre les objectifs. C’est ce qu’on appelle l’écrémage. Ce sont en fait autant de déclarations d’abandon des autres, des plus faibles. Ce sont des politiques discriminatoires. Oserait-on dire qu’il faut soigner les malades les moins malades ? Non ! Alors, pourquoi ose-t-on avoir ce discours sur les plus faibles socialement ?
Et l’élimination du maillon faible est le thème de jeux télévisés de plus en plus nombreux.
Cette violence archaïque est une sorte de recul anthropologique, éthique. Les plus pauvres peuvent éclairer notre éthique.
Lors d’une Université populaire Quart Monde sur le thème de la bioéthique, les militants Quart Monde ont affirmé que les mères porteuses, ce n’est pas en soi choquant, mais que le problème est que ce sont forcément des pauvres qui vont faire cela pour de l’argent, au profit des riches et vont donc en être avilis. Ils indiquent là une spiritualité et un repère éthique fort : regarde les conséquences d’un acte sur les plus faibles. Didier Sicard, longtemps président du Comité consultatif national d’éthique de la médecine, qui était là ce soir-là, a bien confirmé la valeur de ce repère.
Cette connaissance de notre monde, ce discours-là touche considérablement tout le monde et en particulier les jeunes.
Affirmer la vie, affirmer la primauté de l’humain sur tous les systèmes et toutes les efficacités est un message attendu.
Les logiques d’entreprise, les managements enseignés par les cabinets de consultants comme  Mc Kinsey et qui pénètrent le service public partout, consistent à déconnecter la compétence et l’engagement humain, à ne plus comprendre la partie essentielle de l’homme qui est de vouloir coopérer, avoir des liens et pas seulement produire. Tout cela montre ses limites, sa violence, comme une sorte de logique qui écrase l’humain, un totalitarisme diffus, totalitarisme de l’argent, où les moyens à tous les niveaux remplacent les buts.
À tous les niveaux, on veut faire entrer les pauvres dans des parcours pré-établis.
Nous avons ouvert il y a des années un espace de vacances familiales dans le Jura, où des gens peuvent pour la première fois de leur vie vivre un temps de repos, de paix, de beauté et d’amour en famille. Un parent disait : « J’entends la cascade, je ne peux pas dormir parce que je pense qu’un jour mes enfants se diront : « Au moins une fois, j’aurais vécu un beau moment avec mes parents. » »
Pouvoir connaître ses parents, pouvoir honorer son père et sa mère. Tout cela est nié par les procédures de plus en plus éprises de maîtrise. Aujourd’hui, les financements de ces vacances sont menacés. On dit : « Il faut des vacances qui remettent les gens au travail, qui leur font faire des progrès sur ci et sur ça. » Imaginez que vous puissiez partir en vacance sous condition d’efficacité !
Nier toute spiritualité, tout besoin d’intériorité aux gens, vouloir tout maîtriser.
L’arrogance de notre société occidentale aveuglée par la soif de maîtrise, maîitrise de la nature, maîtrise de l’homme, est révélée par les plus démunis et apparaît à de plus en plus de personnes. Une femme de Madrid expulsée encore une fois, obligée tout le temps de raconter ses malheurs pour obtenir des aides, disait il y a peu à notre équipe : « La poésie soulage de la fatigue. »
Ce que vivent les plus pauvres, les autres le ressentent. Ma voisine qui est technicienne à France-Télécom le ressent. Des procédures intelligentes qui déstabilisent et détruisent l’homme.
Avoir un propos délibéré sur une anthropologie,  Mgr Dagens le dit très clairement à propos de la pro-création, est attendu par notre époque. Oser dire l’homme dans une société qui semble ne plus se penser partie de la nature, qui semble vouloir maîtriser l’immaîtrisable.
Nous avons toujours eu à ATD Quart Monde des propos sur la famille, quitte à paraître ringards. Non pas un discours normatif, mais sur la famille comme fait anthropologique, comme réalité niée souvent pour les plus pauvres. Ces personnes que vous croiserez qui vivent dans la rue, penserez-vous qu’elles ont une mère un père, peut-être des frères, des sœurs, peut-être des enfants ?
70% des gens à la rue sortent d’institutions : prison, foyer de l’aide sociale à l’enfance, etc. Autrement dit, notre arrogance d’État qui prétend faire mieux que les familles fait pire. Les enfants sont pris à leur parents, et à 18 ans sont remis dehors. Et beaucoup sont à la rue.
Les familles des pauvres ont toujours été menacées par la misère et aussi par les institutions. Le nombre d’enfant placé était d’un million dans les années 60 , il a baissé à 150 000 dans les années 2000, en partie sous notre influence, mais il se remet à augmenter, autre conséquence de ce management par la peur et par le contrôle. Je pense à Simone Weil, la philosophe, qui dit que le plus sacré en l’homme est son désir d’aimer. Cela est considéré comme secondaire pour les plus pauvres par rapport à d’autres considérations de gestion. Partant, ce qui est de plus sacré en l’homme est menacé pour nous tous.
Et  l’humanitaire, avec ses Arches de Zoé de toutes sortes, est pris dans la même folie mediatico-efficace qui nie le temps, qui nie les liens familiaux et communautaires.
Et les hébergements d’urgence ne pensent que très rarement en terme de couple et de famille.
Affirmer que la famille, les parents, le couple, ne sont des questions morales ou normatives, c’est une anthropologie, une manière de reconnaitre l’humain, précieux, indéfinissable, irréductible.
Et ce message là est attendu, il faut que les jeunes nous rejoignent.
Une des dernières conférence du Père Joseph Wresinski à l’ONU s’appelait « l’heure de l’homme est revenue » ; il affirmait que l’écoute des plus pauvres dont il était témoin prouvait que l’humanité était en attente d’un dépassement de la civilisation actuelle pour un désir de vie, d’humain.
Pour finir, j’aimerais mentionner encore une chose. Deux des quatre livres que le Père Joseph Wresinski a publiés de son vivant sont une réflexion sur l’Évangile. Ils commencent tous les deux par une méditation sur les tentations de Jésus au désert, qui semblent fondatrices pour lui : « Je changerai ces pierres en pains et tu pourras nourrir le peuple. » Quelle tentation, celle du pouvoir économique pour nourrir son peuple ! Tentation du pouvoir politique, tentation du pouvoir spirituel. Et le refus radical de ces pouvoirs. C’était, dit-il, la seule façon de garder l’intimité avec les plus pauvres, intimité avec les plus pauvres à laquelle il nous appelle tous, intimité avec les plus pauvres qui, je crois pour lui, était identique à son intimité avec Dieu.

NB : ce texte est ma contribution au colloque « Entre épreuves et renouveaux : la passion de l’Évangile : Indifférence religieuse, visibilité de l’Église et évangélisation » tenu en 2010 à Paris.

Le Mouvement international ATD Quart Monde est une organisation non gouvernementale, sans affiliation ni religieuse ni politique, qui agit pour trouver des solutions visant à éradiquer l’extrême pauvreté.

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