« De la participation au pouvoir d’agir : pouvoir penser ensemble », intervention au Congrès de la fédération des Centres Sociaux à Lyon le 22 juin 2013

Je suis très heureux d’être là. L’alliance entre les centres sociaux et ATD Quart Monde est incontournable. Vous m’avez demandé de développer la question du pouvoir d’analyser des personnes en situation d’exclusion. C’est essentiel.
Voilà plus de 50 ans que nous essayons de le faire à ATD Quart Monde, en particulier dans les Universités populaires Quart Monde, nos bibliothèques de rues, dans les ateliers de Croisement des savoirs et des pratiques et dans nos évaluations-programmations.
Il est important pour nous et vital pour la démocratie que les personnes en situations de pauvreté s’imposent comme partenaires incontournables pour penser et agir dans le monde.
Si les plus défavorisés n’apportent pas leur analyse, il manque un point de vue, cela donne des projets qui ne prennent en compte qu’une partie de la population, qu’une partie du quartier, qui divisent et qui amènent encore plus de violence.
Notre fondateur Joseph Wresinski disait : « Vieux frère, si tu ne penses pas par toi-même, tu seras toujours l’esclave des autres. »
À New York, ma voisine Charmaine Riddick qui avait failli être expulsée me disait : « Georges Bush peut nous retirer tous nos droits, mais l’éducation qu’on a eue, personne ne peut nous la retirer. »

Depuis 50 ans, nous tentons de développer cette capacité d’analyse des personnes en situation d’exclusion afin qu’elle contribue à influencer la société et je vais partager avec vous quelques défis et quelques repères glanés au fil des années.

Le premier défi, c’est justement qu’il y a des gens à qui on ne demande jamais leur pensée. Ils finissent pas croire qu’ils n’en ont pas et ils se taisent. La violence de la misère enferme dans le silence. Ou alors les gens ont une parole dépendante, ils disent ce qu’il faut dire pour plaire aux travailleurs sociaux, à la sociologue, à l’enquêteur ou au leader du quartier. C’est la pensée assujettie.
Pour arriver à une pensée et une parole libres, il est indispensable de sortir de la honte, d’avoir des espaces où se reconnaître entre soi. « Je croyais que j’étais seul à avoir des galères pareilles », entend-on souvent dire dans les Universités populaires Quart Monde. Reconnaître son expérience, son courage et son intelligence dans celui des autres permet de sortir du silence de la honte.
Dans l’université populaire, les gens s’engagent pour une année. Chaque mois, ils travaillent une question de société (par exemple l’éthique médicale), seuls d’abord, puis par petits groupes de quartier – donc avec des gens qu’ils connaissent -, puis en région, avec une centaine de personnes, tout le monde ne se connaissant pas.Dans un livre écrit par Geneviève Defraigne-Tardieu, ma femme, sur l’Université populaire Quart Monde, les gens disent que parfois, ils viennent pendant deux ans juste pour écouter et ne rien dire, car ils sont sûrs que quand ils vont parler, tout le monde va se moquer d’eux. Peu à peu, les savoirs qui émergent d’une expérience qui a toujours été cachée peuvent se dire. Les gens découvrent qu’ils peuvent avoir une pensée et, du coup, qu’ils peuvent aussi entendre celle des autres. C’est cela construire un savoir émancipatoire, libérateur, qui mène à l’action.

Ici, un point de repère est le temps de faire émerger sa pensée, d’aller chercher la pensée de l’autre, en étant certain que même si elle est encore tue, elle est là.

Le deuxième défi, c’est que les autres ne croient pas que les personnes les plus défavorisées ont la capacité, ou l’envie, ou le temps de réfléchir aux questions de tous.
Vous savez le fameux « du pain d’abord, la citoyenneté plus tard. » C’est faux, archi faux. Ce bon sens apparent est en vérité une attitude qui enfonce. Supposer l’incapacité à réfléchir des plus démunis est une des causes majeures de la corrélation entre l’échec scolaire et la pauvreté, corrélation qui est plus grande en France qu’ailleurs et continue d’augmenter.
Tous les droits sont indivisibles. Les droits économiques, sociaux et culturels ne sont ni plus ni moins importants que les droits civils et politiques. Les droits matériels et politiques vont de pair. Les uns ne doivent pas être conditionnés par les autres. « Sans abris ne veut pas dire sans avis », me disait un militant Quart Monde à la fin de notre assemblée générale il y a deux semaines.

Ici, la vigilance est de ne pas découper l’humain, de respecter l’indivisibilité des droits. Ce qui met par terre la pyramide de Maslow.

Troisième défi
Bien souvent on en arrive à penser qu’il faudrait questionner les personnes en situation d’exclusion, leur demander leur avis. Cela devient une enquête. On leur pose des questions, on les analyse, en pensant que c’est cela la participation. Françoise Ferrand qui a publié en 1996 le premier livre sur l’Université populaire Quart Monde explique que la tentation est que la personne plus incluse pose des questions à la personne exclue. Patrick Champagne, le collègue de Pierre Bourdieu, dit pareil. C’est toujours ceux qui ont le pouvoir qui posent les questions à ceux qui ne l’ont pas, en pensant bien faire. Ils cadrent la pensée, ils ne permettent pas aux personnes en situation d’exclusion de formuler, de poser leurs questions aux autres, de soulever les problématiques humaines, sociales, politiques. Ces personnes deviennent juste des informateurs, elles illustrent les idées des autres par leurs exemples émouvants. On met les personnes en situation de pauvreté sous le microscope et elles deviennent l’objet de notre connaissance et pas elles-mêmes des chercheurs. Cela ne remet rien en cause.
Le « croisement des savoirs et des pratiques » élaboré par ATD Quart Monde a réussi à permettre à des personnes en situation de pauvreté, des professionnels et des universitaires de vraiment co-construire des problématiques, puis de les étudier, puis d’écrire ensemble les résultats de la recherche et pour l’action. Par exemple, ils ont reconstruit autrement la pyramide de Maslow, sous forme d’une sphère.
Plus de 100 coformations mises en oeuvre par cette approche ont permis cela entre des personnes en situation de pauvreté et des professionnels. Un groupe de personnes en situation de pauvreté construit sa représentation d’un problème. Le groupe de professionnels fait de même, puis il y a confrontation, relecture d’interactions, puis préconisations co-construites.
Quand des personnes en situation de pauvreté contribuent à former des travailleurs sociaux ou des professionnels dans une coformation, je vous assure que leur pouvoir de penser et d’agir est décuplé après. Et les professionnels apprécient aussi.
Des animateurs de centre sociaux viennent de vivre une formation intense à animer cette démarche, car nous avons décidé qu’aujourd’hui il était temps de ne pas la garder pour nous, à condition de ne pas en faire une technique, mais une éthique et une pratique pour changer les choses, grâce à la pensée de ceux qui n’ont jamais été sollicités.

Et là, les points de repère sont l’indépendance et la réciprocité. Il ne s’agit pas de penser pour les gens en situation d’exclusion et il ne faut pas non plus qu’ils pensent tout seuls. C’est en construisant leur pensée et en déconstruisant et reconstruisant avec les autres qu’ils construisent la puissance de leur pensée.

Le dernier défi, c’est l’écrémage, se dire que c’est plus simple de travailler avec des gens qui ont un certain pré requis.
C’est ce qui se trame au 8eme college du CNLE : « On va consulter tout le monde, mais pas ceux là, ça va quand même être compliqué !… » C’est aussi ce qui est risqué dans les démarches de pouvoir d’agir : agir avec ceux qui ont le plus de pouvoir. Comment faire pour que nos organisations du pouvoir d’agir citoyen ne deviennent pas des nouvelles machines à exclure ?
Les plus pauvres sont souvent considérés comme des poids pour l’empowerment. Marx considérait le sous-prolétariat comme un empêcheur de créer des rapports de force. Et Alinski, qui a beaucoup inspiré le développement du pouvoir d’agir, lui a emboîté le pas sur ce point.
Mais, nous venons de le dire, il ne s’agit pas seulement d’agir. Il s’agit aussi d’analyser, de critiquer. Et la pensée des gens exclus dans le quartier, cette pensée qui a toujours manqué, amène les questions les plus dérangeantes, les plus radicalement humaines.
Dans le long combat qu’ATD Quart Monde et ses partenaires viennent de mener pour introduire la coopération entre les enfants et la coopération école-famille-quartier dans la loi de refondation de l’école, nous avons mobilisé tous les acteurs : syndicats, parents d’élèves, mouvements pédagogiques, etc. dans une plateforme. Mais ce sont bien les familles les plus démunies qui ont amené les expériences et les questions les plus radicales qui ont réuni et fait bouger tout le monde.

L’écrémage est finalement une discrimination pour cause de pauvreté.
La discrimination commence quand on a des stéréotypes : « Ceux là ne sauront pas contribuer », « les femmes ne s’intéressent pas à la politique, inutile qu’elles aient le droit de vote », etc.
Des stéréoptypes naissent les traitements différents et, finalement, la discrimination.
Pour lutter contre cela, il faut aussi faire des grandes campagnes. Les centres sociaux et ATD Quart Monde sont partenaires dans les campagnes liées au prochain 17 octobre, journée mondiale du refus de la misère. Le thème en 2013 est justement de faire reconnaître qu’il y a de la discrimination pour cause de pauvreté. L’ONU a choisi ce thème pour cette journée dans le monde entier : « Vers un monde sans discrimination » grâce à l’apport des populations les plus exclues.

2 réflexions sur « « De la participation au pouvoir d’agir : pouvoir penser ensemble », intervention au Congrès de la fédération des Centres Sociaux à Lyon le 22 juin 2013 »

  1. Bonjour !
    Merci pour cette intervention et les autres car j’étais à Lyon et je vous ai entendu plusieurs fois. Qu’est-ce que j’ai apprécié vos mots, votre posture, ce respect permanent de l’autre. Je vais prendre un peu de temps pour mieux découvrir votre association que je ne connais que de nom. Encore merci !

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